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J’ai retrouvé la fille du poster des toilettes de Léo et Marie sur la façade d’un cinéma des Champs-Elysées au printemps 1981, lors d’un week-end passé à Paris chez les parents de Philippe. La fille qui me scrutait dans les cabinets quelques années auparavant est bien là, sur cette affiche immense. J’ai peine à croire qu’une femme prenne la pose, comme ça, toute nue sur cette grande avenue.

Maintenant, je sais lire. Elle s’appelle Emmanuelle, mais son vrai nom, c’est Sylvia Kristel. La typo de l’affiche ressemble à celle de L’île aux enfants. J’aime bien. Un détail m’avait échappé quand j’étais petit : ses brodequins aux lacets défaits montent jusqu’à mi-mollets. Sinon, elle a toujours une partie de son collier dans la bouche, elle est toujours assise sur son fauteuil en osier et elle a toujours ce regard inquiétant, sérieux, trop sérieux pour quelqu’un qui est tout nu devant tout le monde, comme ça sur les Champs-Elysées. Ce n’est peut-être plus l’affiche qui nous fascine Philippe et moi, mais davantage le cinéma en lui-même. Chaque fois que je viens à Paris, depuis plusieurs années déjà, nous passons devant cette salle et nous imaginons, sans nous le dire, le noir qui règne à l’intérieur. Un noir parfumé à l’odeur d’Emmanuelle, un noir qui s’illumine d’elle, des perles de son collier et de la blancheur de ses bas. C’est dans cette obscurité, nous le supposons, que tout arrive, que le mystère s’opère, que s’effectue le tour de magie. Ce noir est celui d’un cinéma interdit aux moins de dix-huit ans, aussi dense que la forêt touffue des images qui nous traversent l’esprit en descendant la grande avenue.

Je suis sûr qu’il y a un carré blanc sur la pellicule d’Emmanuelle. J’imagine que le cinéaste lui-même a tracé au pinceau sur chaque image le carré immaculé de l’interdiction, juste pour qu’on s’en aperçoive, nous, les moins de dix-huit ans. Le carré blanc, pour Philippe et moi, c’est un label, un tampon qui marque toutes les images d’une délicieuse infamie. Tous les rêves, tous les fantasmes interdits ont la couleur du carré blanc. Parfois, le carré est plus important que l’image elle-même. Le carré blanc, c’est la porte fermée d’une confiserie où la prohibition a meilleur goût que le bonbon.

Les interdits sont en noir et blanc, mais les murs de Paris sont couverts d’affiches électorales en couleurs. Mitterrand, le type dont parlait le père de Jérôme, vient d’être élu président de la République. Je le vis comme une blessure, tout simplement à cause de Giscard que je me suis habitué à voir à la télévision. D’autant qu’à l’école j’ai un ami, Blaise, qui est en cinquième et se dit de droite. Je le trouve bien plus intelligent que moi, surtout quand il m’assure, à onze ans, qu’il est giscardien, tout en m’attirant à lui et en se frottant sur ma jambe l’air de pas y toucher (c’est à ce moment-là, généralement, que je lui propose d’aller nous faire des tartines de Nutella). Blaise a dans sa chambre un immense poster de campagne de Giscard, sur lequel est inscrit : « Il se bat pour la paix ».

J’ai même été un peu triste quand j’ai vu Giscard se lever de derrière son bureau vide et prononcer un solennel « Au revoir » devant la caméra. Avec Philippe, depuis, on fait pareil à l’heure du déjeuner. Sitôt fini nos Danino, on regarde ses parents dans les yeux, on leur dit ensemble : « Au revoir », l’air grave, à la manière de Giscard et on se taille pour se balader sur les Champs-Elysées et zieuter Emmanuelle sur son affiche.

Ce samedi soir, je dors sur un matelas près de son lit. Il me parle de Stéphanie Poulain, encore elle. Ca fait déjà deux ans qu’il chuchote son nom dans la nuit. Il me raconte que Stéphanie est folle de lui, qu’elle l’a complimenté sur la taille de son sexe, qu’elle lui a promis de le serrer dans sa main et qu’elle l’aime énormément.

« Stéphanie Poulain, Stéphanie Poulain », souffle-t-il dans le noir de sa chambre.

Philippe est curieux. Il mélange les images les plus obscènes avec un phrasé d’une grande tendresse. De temps à autre il s’énerve et traite Stéphanie de « grosse salope ». A ce moment, la voix de sa mère retentit, nous intimant de dormir. Alors Philippe baisse d’un ton et me promet :

« Quand toi aussi tu auras une grosse bite comme moi, tu pourras frimer. Mais en attendant, c’est la mienne que Stéphanie Poulain va serrer dans ses mains. »

Deux ans que j’imagine cette jeune fille en train de galoper comme une pouliche sur les pelouses du Jardin d’acclimatation où Philippe et moi avons nos habitudes, au circuit de voitures à essence. Elle galope, donc, et Philippe court derrière elle, tout nu avec sa ceinture de cow-boy et son colt. Avant d’éteindre la lumière, me parle de Gwendoline, la fiancée de Peter Parker, alias Spider-Man. Il invoque sa beauté blonde la compare à Stéphanie Poulain qui revient dans la conversation en hennissant. Il retire de sous son lit un numéro de Strange où Gwendoline porte une minijupe écossaise qui dévoile de longues jambes et des chaussettes blanches montantes. Ensuite, Philippe se lance dans une longue description du jour où il retrouvera la fiancée de Spider-Man et la déshabillera.

« Tu comprends, Stéphanie Poulain c’est pour serrer la pine ! Gwendoline, c’est pour aimer. »

Petit à petit, sa voix s’estompe dans cette obscurité qui sent la lessive et l’odeur de mon cousin, une odeur qui n’est plus celle d’un enfant. Une odeur propre mais dérangeante, traversée maintenant par un soupçon plus intime. Il se tait. Plus tard, j’entends son souffle et le bruit saccadé de son avant-bras droit qui chiffonne son drap du dessus. Ce rituel m’empêche de dormir jusqu’il m’endorme, comme le roulis du train couchette.

Quand j’ouvre les yeux, c’est déjà le jour de retourner à Caen. Je ne pleure plus quand je quitte Philippe et ses parents, même si je laisse derrière moi des milliers de souvenirs : un cours de branlette que j’ai du mal à mettre en pratique, les courses de karting du Jardin d’acclimatation, le vélo autour du grand lac du bois de Boulogne, « Thriller » de Michael Jackson, le Double Whooper de Burger King, Cosmos 1999, La Guerre des étoiles, Iron Man, Daredevil et Spider-Man, Emmanuelle sur les Champs-Elysées sans oublier, bien sûr, Stéphanie Poulain.

Extrait de Zizi the Kid, Editions Robert Laffont, 2010.