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Une promenade dans Berlin

Quand il parlait, on écoutait. On écoutait d’autant plus volontiers qu’il avait une voix douce et rare. On a beaucoup de collègues de bureau et on les aime, mais les patrons nous marquent différemment. Ils nous marquent par leur présence, leur absence, leur indifférence, leur médiocrité ou leur implication, leur savoir-faire, leur volonté, leur précision. Jules Romain a dit « Un patron c’est quelqu’un qui se mêle passionnément de votre travail ». Il était un peu comme ça. Il écoutait l’antenne, tout le temps, tout, revenait tôt le matin sur un mot, un détail.

« J’ai rien compris ce matin ».

Quand c’était bien, il disait rien.

Sa pudeur.

J’évoque rarement les disparitions sur ce blog, je trouve ça déplacé quand le souvenir ne peut pas être partagé. Mais là, je dois parce que c'est tellement intime, que ça devrait trouver son chemin pour aller vers vous. Je dois parce que j’ai un souvenir de lui, un souvenir tout court que je n’oublierai pas. C’est une promenade matinale dans Berlin le 20 novembre 2009, 20 ans exactement après l'effondrement du mur. RadioFrance a fusionné ses antennes pour l’événement. Ce matin-là, nous avons deux heures à tuer. Il a couvert la chute du mur en 1989 et il veut revenir sur les lieux des reportages qu’il y a consacrés. Je le suis dans la ville que je ne connais pas. J’aime marcher.

Ce sera une marche presque silencieuse. Il ne parlait pas beaucoup… Une marche silencieuse et studieuse comme on en fait quand chaque centimètre de terrain parcouru compte, quand chaque pas de la promenade ressuscite une image ou un son, un morceau d’histoire aussi.

Donc on a marché dans Berlin. Lui semblait retourner sur ses pas de grand reporter et moi, le nez au vent, je faisais le touriste, je le suivais et je l’écoutais. De temps à autres, il sortait du silence, et il disait "C’est marrant...", et il comparait le présent et le passé, ce qu'il avait vu des événements et ce qui en restait... On a marché ensemble, mais séparément, aussi. Il prenait la tangente en pensée, dans ses souvenirs et moi je dévorais des yeux la ville et puis un détail matériel accrochait sa curiosité, ranimait ses réflexes et il revenait soudain au réel.

Il a voulu louer des vélos rouges. Il fallait louer des vélos rouges, les Vélib locaux. On y a passé 20 minutes et il a fini par laisser tomber.

Voilà.

Je l’ai mal connu mais je crois qu’il y a beaucoup de lui dans cet aller-retour entre le secret de ses pensées et l’envie de louer un vélo rouge, là maintenant, tout de suite, comme ça dans Berlin, même si c’est compliqué, à 8 heures du mat’ et sans mode d’emploi, de louer un vélo rouge…

Il faisait froid, sec et beau. Ce fut deux heures en dehors du temps, quand les choses et les gens tournent au ralenti. J’ai oublié notre itinéraire. Je me souviens des feux, qui s'allumaient, changeaient de couleur dans des morceaux de rue sans auto. Des feux sans voiture, le calme. Je me souviens qu’au bout de deux heures nous avons franchi un pont puis entendu le tempo d’une musique techno dans un entrepôt planté sur un terrain où poussaient des herbes folles et où stationnait un combi babacool qui vendait des saucisses et des pommes sautées. Evidemment, il a voulu voir la discothèque. Il voulait tout voir, il y avait toujours quelque chose à voir, quelque chose qui n’allait pas de soi et qui pouvait cacher tout un monde.

Alors on a poussé la porte de la boite. « Juste pour voir », a-t-il dit en anglais ou en allemand, je ne sais plus, pour convaincre le videur au look de punk à chien qui nous a laissé entrer sans rien compliquer. On a pénétré dans l’obscurité moite et chaude d’un after allemand, nous les promeneurs du matin. Au milieu de la piste, deux zombies étaient secoués de convulsions rythmées par un jour sans fin. Il a souri, vérifié que c’était l’ordre des choses et on est repartis.

En sortant, la lumière d'or qui baignait la ville nous a surpris, plus encore sous le ciel bleu dur de ce jour de novembre épargné par le gris.

Une promenade c’est comme une histoire. Elle a un début, un milieu, une fin. On ne le sait que lorsqu’elle se termine mais on le sait. Parce qu’une promenade a sa cohérence, sa vie intérieure, son propre rythme. On se souvient exactement du sentiment d’excitation et d’urgence que l’on éprouve au début, l'assurance et le bonheur pleins et tranquilles du milieu et l’inquiétude vague qui monte quand elle se termine.

C’est une des plus belles promenades de ma vie, sans doute parce qu’elle correspond à un moment important de mon expérience professionnelle, sans doute parce que je voyais Berlin pour la première fois, également parce que l’histoire guidait nos pas, qu'elle était à portée de mémoire. J’aurais dû lui dire que ça m’avait rendu heureux - et fier, aussi - de le suivre comme ça dans Berlin comme un bleu, car mine de rien, je le suivais et il avançait devant, dans son souvenir de l'événement. J’ai dû lui dire que "c'était super", à la fin, mais trop vite, au moment où l'on se séparait. Lui pour aller par là, moi pour aller par ici.

Quelques mois plus tard j’ai quitté France Info, un peu comme un voleur, c’est la vie du travail, (pas la vie des voleurs). Je repense souvent à cette promenade. C’est un souvenir, un vrai de vrai. Si vous réfléchissez bien, on a peu de souvenirs, je veux dire de ces tableaux complets et apaisés que le temps et la conscience laissent intacts dans notre mémoire et qui sont comme des repères pour les hommes que nous finissons par devenir un jour, quand même.

Avec, comme cette promenade dans Berlin, un début, un milieu et une fin.