Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

J’ai un souvenir personnel et aérien de Stéphane Hessel. Dans un avion qui nous ramène de Nice à Paris. Il est assis fortuitement derrière moi. C’est mon voisin qui me le signale d’un coup de coude. Je n’ai jamais aimé les décollages en avion et j’en fais part à l’un de mes compagnons de voyage. Alors, sur le siège derrière moi, j’entends Stéphane Hessel lancer comme s'il se parlait à lui-même qu’il ne faut pas avoir peur. Lui-même est accompagné d’un homme qui lui suggère de réciter un poème pour me changer les idées.

Les moteurs se mettent à gronder, l’avion s’avance sur la piste, puis prend de la vitesse. Au moment ou les roues quittent le sol, Hessel entame un poème d’Apollinaire dont j'ai hélas oublié le titre. Il commence lentement, comme si lui-même était un avion qui devait décoller. J’ai l’impression en l’écoutant que c’est sa mémoire de nonagénaire qui soutient les ailes de l’avion. De son débit lent et appliqué, il récite les vers, il les enchaine, sans facilité, sans peine non plus, comme s'il creusait dans sa mémoire pour en extraire chaque mot, avec un application, avec effort et avec plaisir. En l’écoutant, j’oublie l’attraction terrestre qui tire l’avion vers le bas, j'aime son débit, son phrasé et malgré tout je redoute qu’il ait une perte de mémoire, qu’il bafouille et que l’imperfection de sa diction ne provoque un trou d’air. Je crains même qu’il cherche un mot et que nous perdions de l’altitude.

Mais non, le vieil homme récitera jusqu’au bout son poème d’Apollinaire, cette voix tranquille et charmeuse de vieux sage que j’entends malgré le vrombissement des moteurs. Ce souvenir m’est revenu aujourd’hui alors que ses fidèles s’activent moins de 48 heures après sa mort pour le faire entrer dare-dare au Panthéon. C’est curieux cet empressement. Je me suis toujours méfié de ceux qui hâtaient comme cela les célébrations pour mieux prendre le contrôle des deuils et des opérations. Pour organiser la mémoire, aussi.

Nous avons sans doute besoin de célébrer nos grands hommes et de nous en inventer. C'est légitime. Mais ne nous dépêchons pas, il n’y a pas le feu. Laissons, comme disait Mitterrand, du temps au temps. Quelqu’un me dit que la postérité ne se décide pas. Il a raison. Un autre me dit que Victor Hugo est entré au Panthéon presque immédiatement après sa disparition. C'était Victor Hugo.

En attendant qu'il devienne urgent de ne pas se presser, je suis simplement heureux de pouvoir me souvenir d’Hessel récitant avec tant de force et de lenteur son poème que j'eus ce jour-là  le sentiment que c'était lui qui maintenait l’avion en l’air.

C’était il y a 4 ou 5 ans, dans un Airbus qui nous ramenait de Nice à Paris.