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Ozon face à l'inquisition : un remake de l'Aveu et de toutes des putes

C’est un remake de Toutes des putes sauf maman mais ça ressemble aussi à l’Aveux de Costa Gavras. Le making off c’est un interview de François Ozon qui déclare à Cannes : C’est le fantasme de beaucoup de femmes de se livrer à la prostitution. Cela ne veut pas dire qu'elles le font, mais le fait d'être payé pour avoir des relations sexuelles est quelque chose de très évident dans la sexualité féminine. On sait comment fonctionne aujourd’hui le détecteur de dérapage médiatique, il est amoral et pavlovien. Amoral car il se déclenche sans intuition réelle du bien ou du mal, simplement parce qu’il flaire la bonne affaire. Il est pavlovien car il n’est pas une réaction réfléchie, il est un réflexe mécanique lié à la maximisation de l’audience.

Le procès politique peut donc démarrer. Argument 1. La déclaration de François Ozon est une justification de la prostitution. Argument 2. En prêtant aux femmes l’envie secrète d’être payées, le réalisateur entretient leur état immémorial de sujétion physique et morale. Argument 3. Ozon généralise à tort car beaucoup de femmes n’ont pas le même fantasme et si ça se trouve, ce sont les hommes qui adoreraient être payés pour coucher (personnellement ça m'amuserait pas mal).

Ces trois arguments sont pertinents. De là à faire de François Ozon un délinquant proxénète virtuel de l’interview il n’y a qu’un pas et il est franchi. Ozon passera quelques mois difficiles, on lui rappellera chaque année ses propos au moment de Cannes jusqu’à ce qu’il tourne un chef d’œuvre et qu'on passe à autre chose. En attendant, on lui a sans doute conseillé de passer aux aveux, je veux dire, se rétracter. Il a donc précisé qu'il parlait des femmes de son film et pas des femmes en général.

Cette séquence de délire inquisitorial est un peu comme la musique dans les hôtels, personne ne l'a demandée mais tout le monde est obligé de la subir, personne ne peut l'interrompre. En démocratie médiatique, la mécanique de l’aveu est inversée. On retire ses propos au lieu d’avouer sa culpabilité mais c’est le même engrenage que l’interrogatoire stalinien. La démocratie médiatique interdit l'hypothèse du début du fantasme et de son énoncé. Elle est comme ça. C'est très douloureux pour ceux qui aiment penser à voix haute quitte à dire des âneries, c'est douloureux pour ceux qui voudraient tendre l'oreille pour écouter autre chose derrière l'ânerie apparente.

Reste la réalité et ma liberté de l'évoquer. La réalité c’est qu’Ozon est un artiste et que son travail est justement de travailler sur ses propres fantasmes et sur ceux des autres. Si Ozon fantasme que le fantasme de beaucoup de femmes est d’être payées pour faire l’amour, il en a le droit. Je dirais même qu’au-delà de la pertinence de cette idée, il en a même le droit moral, le devoir artistique. J’ajouterais qu’un bref coup d’œil à sa filmographie montre qu’Ozon adore les femmes, qu’il les comprend et que ses états de service devraient dispenser la presse et les associations spécialisées de l’accuser de toute complaisance vis-à-vis des violences faites aux femmes. Mais non, la machine se met en marche, car la machine à détecter le dérapage sur les patinoires du blabla cannois est comme ça.

C’est dommage. Car finalement dans cette affaire, ce qui est important, c’est le fantasme sur le fantasme. C’est l’imaginaire du réalisateur stimulé par l’idée, vraie ou fausse, qu’il se fait de l’imaginaire féminin. Et là je vous demande à vous lecteurs, lectrices, féministes ou pas, d’envisager ce qu’aurait pu être un interview avec Ozon si la journaliste avait posé le stylo. Si elle lui avait dit ceci :

" François, si je publie ce que tu viens de dire en l’état, tu auras des ennuis comme si tu étais Dodo la Saumure. Alors voilà ce que je te propose, cher François, au lieu de publier ce que tu énonces mal et qui cache quelque chose d’intéressant, je voudrais que tu me dises pourquoi tu crois que les femmes caressent pour beaucoup l’idée d’être payées pour donner du plaisir. Cette idée te vient-elle d’un film, de plusieurs films (et Dieu sait que le cinéma a transformé en putains les plus grandes actrices) ? Est-ce la conception que tu te fais des comédiennes ? As-tu reçu d'elles ou d'eux des confidences qui étayent ton intuition ?"

Bref, si la journaliste avait posé le stylo, si les impératifs compréhensibles de la fabrication d’un interview lui en avaient donné la possibilité, alors peut-être serions-nous petits veinards entrés réellement dans l’imaginaire de François Ozon et dans la fabrique de ses propres fantasmes. Des fantasmes à fantasmes. Et donc dans la fabrique du cinéma.

J’écris ces lignes parce que je respecte les femmes, prostituées ou pas, que je soupçonne Ozon que je ne connais pas d’être un honnête homme et parce que j’ai toujours considéré que l’énoncé des fantasmes n’avait jamais tué personne mais au contraire, libéré et émancipé non seulement ceux qui les confiaient mais également ceux qui voulaient bien les écouter.

A condition bien évidemment d’être capable d’en étudier les motifs profonds, impressionnistes, changeants, érotiques et colorés.

PS : Ci-dessous un extrait de Max et les ferrailleurs. Dans cette séquence vous aimerez peut-être le bruitage des billets de banque et le violet de la robe de Romi. Ca c'est du fantasme aussi.