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La semaine dernière, j’ai rencontré le DRH d’un grand groupe pétrolier lequel m’a fait une offre alléchante.

-       Vous avez le profil que nous recherchons, incompétent mais vous le dissimulez parfaitement sous vos airs sérieux, vous ne connaissez rien au pétrole mais vous avez beaucoup d’amis sur Facebook et Twitter. Vous ferez un porte-parole formidable.

-       Vous croyez ? ai-je répondu en Twittant une fausse information sur Valérie Trierweiller.

-       C’est votre portefeuille de contacts utiles sur les réseaux sociaux qui nous intéresse. Nous vous proposons un fixe, une part variable et bien sûr une valorisation unitaire de vos friends sur Facebook et de vos followers sur Twitter.

-       Combien ?

-       De l’ordre de 3 euros le contact. Qu’en pensez-vous ? Vous disposerez d’un véhicule de fonction évidemment.

J’ai rapidement fait le calcul. Sur les réseaux sociaux depuis 6 ans, j’avais patiemment tissé des relations durables avec des milliers de personnes désintéressées. Un employeur m’en proposait 3 euros par tête de pipe, soit 200 000 euros. Un vrai wellcome bonus. J’ai compris que je n’avais pas perdu mon temps à glander sur le net toutes ces années. Il était temps de monétiser mes copains.

-       Bien sur, il y a chez nous un comité d’entreprise très généreux et des tickets restaurant, repris le DRH. Et nous gâtons les enfants à Noël

Dorénavant, me dis-je les yeux clignotant d’or, nous ne serons plus seulement recrutés sur notre profil de candidat mais aussi sur la richesse de notre réseau social. Autrefois on embauchait des consultants avec une clientèle. Une clinique associait un médecin en espérant le voir arriver avec ses patients et un cadre se devait d’avoir un bon réseau professionnel. A l’ère d’Internet, on exigera du candidat d’être un fichier sur pattes, un apporteur d’audience ! J’ai repris mon échange avec le DRH.

-       C’est un excellent prix 3 euros par cyber-copains. Mais si je vous quitte, à qui appartiendront-ils ?

-       Vous devrez nous les laissez, ils seront « gérés » par votre successeur.

Il y aurait donc un contrat de travail qui stipulerait que j’arrivais chez ce pétrolier avec 65000 copains valorisés à hauteur de 3 euros, que j’abandonnais mes droits sur cette tribu numérique et qu’en cas de départ, cette communauté basculerait dans l’escarcelle de l’entreprise. Adieu, donc, bloggeurs névrosés, twittas nymphomanes, militants marxistes léninistes, écolos demeurés, cyber-Faf, jeunes UMP cyniques et boutonneux, patron d’agences de com’ mégalos, geeks attardés, teckel sociaux-libéraux, modeuses cleptomanes, psychopathes complotistes, insulteurs anonymes, zélées délateurs, politiques narcissiques, journalistes dépressifs, RP au tutoiement trop facile et fabriquant de sextapes !!! Tous mes amis d’internet allaient servir, sans le savoir, à lustrer l’i-réputation de la multinationale pollueuse et à astiquer le personal branding de son président. Ma communauté allait enfin être utile !

-       Et vous twittez même pendant les entretiens d’embauche ! s’est étonné le DRH.

Nous n’en sommes qu’au début ai-je pensé. Demain tous les CV devront afficher la ligne « Réseau numérique » juste au-dessus de la ligne Diplômes, avec les chiffres qui vont bien ! 15 000 followers dont 45 % sur les Etats-Unis et l’Asie, 35000 fans sur  Facebook, dont 65 % de CSP ++ et aucun chômeur ! Le DRH souriaient de toutes ses dents.

-       Je comprends vos réserves, vendre pour un plat de lentilles tous ces contacts qui vous apprécient c’est comme si une mère porteuse cèdait son enfant pour un écran plasma, c’est dur. Mais croyez-moi, ils ne s’apercevront de rien.

Ce type n’a rien compris. Ce ne sont pas les scrupules qui m’ont retenu. Je n’ai jamais cru aux amitiés numériques. Un clic vaut mieux que deux tu l’as eu, c’est pas ma tasse thé. Non, j’ai compris en discutant avec lui que je pourrais obtenir mieux chez un marchand d’armes, un laboratoire pharmaceutique  ou un groupe publicitaire. 4 euros du contact en location pour une mission de 5 ans renouvelable avec la possibilité de garder mon portefeuille numérique, voilà ce que je dois et peux obtenir. J’ai donc décliné la proposition.

Le prix de l’amitié en ligne va encore monter. J’attends.

Paru aujourd'hui dans L'Express