Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Je les ai là, à côté de moi, presque pour moi. Lui c’est 1985, le Breton, l’autre c’est 1994, le Belge. Je ne sais plus comment on en vient à causer du style. Vous savez, le style, c’est l’homme, je parle du style écrit, de la façon de dire avec des mots. Dire au-delà des mots, le style c’est sans doute l’au-delà des mots qui reste pourtant bien lisible bien qu'illisible, entre les mots.

Toujours est-il qu’en bon animateur de débat, je dresse un parallèle numérique entre 1985 et 1994. Je dis que 1994 a écrit pour Iphone et que 1985 s’est essayé dès 1998 à l’écriture d’un roman à plusieurs mains et à distance.

Les deux me disent que le style n’a rien à voir avec la technologie, qu’ils ne sont pas du tout réfractaires au numérique mais que bon. Ils écrivent au stylo. 1985 a une pratique très précise là-dessus. Je dis une pratique parce que ce qu'il raconte n’est justement pas une théorie.

Chaque année, un cargot rouge, livre à Brest des carnets fabriqués en chine que 1985 va ensuite récupérer chez un marchand du 20e arrondissement qui vend également des autocuiseurs et dont il refuse de donner l’adresse. Ces carnets sont faits d’un papier dont le grain résiste à la pointe de son stylo. Contrairement à une idée fausse et répandue affirme 1985, la pointe d’un stylo ne doit pas glisser sur le papier. Pour que naisse le style, le grain du papier doit résister un peu au stylo.

1994, complète. Le métier d’écrire est profondément lié au geste de l’écrivain, à sa main donc car il y a un tour de main comme celui d’un potier, il y a une langue tournée et elle se transmet par le stylo sur le papier. C’est physique. 1994, qui ne redoute pas les ordinateurs et les tablettes, sait seulement une chose ; il produit des manuscrits, sur ces manuscrits, il laisse des ratures, des mots, des mots entourés, des appels de notes et des flèches qui font preuve, qui laissent trace. Tout cela disparaît avec l’ordinateur. Il est sûr de lui et déclare au public qu’il a suffisamment de métier pour deviner si l’un de ses collègues a écrit son dernier roman avec une plume ou un clavier ! Il en a bluffé plus d’un en devinant !

Et 1985 de confirmer. Avec un clavier le style disparaît, en tout cas le style est menacé de disparition, car on perd quelque chose en route, quelque chose qui ressemble au geste et qui porte en germe le style. D'après lui, et 1994 est entièrement d'accord, quand on écrit au clavier, les phrases raccourcissent. Je me demande même s'ils ne pensent pas tous les deux que les phrases s'assèchent immédiatement, qu'elles manquent d'eau. Cette histoire d'eau c'est moi qui l'invente et je m'aperçois que je fais des phrases assez courtes et que donc, mon style s'évapore malgré la pluie qui claque à mon carreau. Par exemple, ce dernier truc du carreau, c'est un cliché de style de foutaise. C'est bien la preuve que le clavier m'accable. Mais poursuivons le 1994 belge et 1985 le breton

1985 et 1994 sont d’accord entre eux comme deux brigands, comme larrons en foire. Et nous sommes du reste dans une foire puisque ces deux-là causent au Salon du livre de Besançon. Ces deux –là que le programme a qualifié de Monstres Sacrés viennent de tordre le cou à l’écriture sur clavier, ils résistent, conservent l’arme au poing, c’est-à-dire le stylo. Pourtant, ils sont différents même s'ils sont d'accord. 1994 est plus, comment dire, plus enrobé dans sa manière de présenter les choses, il avance avec la souplesse et la délicatesse d'un chat, je dis d'un chat mais j'aurais pu dire qu'il avance à pas de loup, ce qui n'est pas le cas de 1985 dont les mots, dont la parole tombent dans le colloque de façon plus abrupte, plus frappée, plus assénée. Je m'arrête là car ils n'ont pas écrit ce que je viens de résumer en commettant des infidélités. Ils n'ont fait que le dire à l'assistance studieuse qui les écoutait comme elle les aurait lus, avec recueillement, respect et une joie tranquille aussi. Une vraie joie car à la fin, ils ont chanté ; 1994 du Brassens, un petit extrait, juste en plus, de Gare au gorille et 1985, une chanson en deux strophes de sa composition, très courte donc, parfaitement courte même, créée pour la veille, vers une heure du matin... Dans le bar du Mercure de Besançon.

Pour 1985 comme pour 1994, le style c’est donc l’homme et pour que le style réussisse sa traversée de l’esprit jusqu’au papier, le papier dont le grain doit résister un peu, je l’ai rapporté, il faut que le jet créatif devienne un jet d’encre et ce jet d’encre ne peut selon eux qu’emprunter – à quelques exceptions près qu’ils n’ont pas nommées –un seul chemin, celui de leur stylo tenu dans leurs doigts. Pas le jet d'encre de l'imprimante. Évidemment.

Que voulez-vous que je vous dise et vous écrive ; c’est dur à contester que le style disparaît dès lors qu’on utilise un clavier pour s'exprimer. Vous me voyez, moi, contester les certitudes de 1985 qui a eu le Goncourt en 1985 et celles de 1994 qui a reçu le sien en 1994. J’ai renoncé à lutter vu que moi, je n’ai eu que deux prix Goncourt pendant 45 minutes ce dimanche après-midi. En plus, j'écris tellement au clavier et tellement plus au stylo que je serais incapable de reconnaître ni mon stylo, ni mon écriture.

Quant au style, si la thèse de 1985 et 1994 est avérée, alors je ne suis plus un homme.