Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Working Girls, les réseaux féminins vous ghettoïsent...

Editrice chez Lagardère Active Claire Léost m’a envoyé Le rêve brisé des Working Girls qu’elle vient de publier chez Fayard. Emery m'a donné un coup de coude pour que je le mette en haut de ma pile et je regrette pas. 200 pages où cette diplômée d’HEC démonte avec un marteau piqueur nos illusions collectives sur la formidable aventure des femmes qui travaillent. C’est l’intérêt principal de son livre : pratiquer le parler vrai sur un sujet où le "Y’à qu’à faut qu’on" sévit un peu partout. Comme souvent, un constat froid et critique est bien plus stimulant que le wishful thinking devenu dans ce domaine un sport national. Attention, ce qu'elle dit des réseaux professionnels féminins va faire réagir.

Ce titre, ce sujet, cette forme de fatalisme, ça vient de loin. Comment signe-t-on un livre pareil ?

En observant autour de moi ce que sont devenues des copines de promo. On était la génération de l'égalité (46% de filles à HEC dans ma promo), pour nous c'était évident qu'on aurait les mêmes postes que les hommes, on ne se posait même pas la question. Or, quinze ans plus tard, ce n'est pas du tout le cas. J'ai voulu comprendre ce qui s'est passé, ce qu'on a raté, pour en arriver là.

Il y a sur ce sujet, un incident personnel un événement qui vous a poussé à prendre la plume à part la curiosité vis à vis de votre promo ?

Pas un incident en particulier mais un constat tout au long de mon parcours : bien qu'ayant toujours battu les garçons à l'école (y compris en maths), il a fallu que je redouble d'efforts, de stratégie et d'intelligence pour obtenir les mêmes postes qu'eux, ne pas tomber dans les pièges qui font que les femmes trébuchent dans l'entreprise et se cognent contre le plafond de verre. Peut-être quand même un évènement en particulier, j'ai une petite fille de 3 ans et j'observe qu'au parc, elle est la seule à être en pantalon et en basket et donc à pouvoir grimper aux arbres et se battre avec les garçons pendant que les filles discutent sagement sur le banc...

Quand on lit votre livre, on touche du doigt ce qu'on appelle le plafond de verre. Vous donnez des cas hallucinants, à se taper la tête contre les murs et le plafond, justement. Notamment ce cas délirant : la femme bloquée dans sa progression parce qu'elle est enceinte et la femme bloquée dans son job et sa progression parce qu'elle ne l'est pas. Vous n'avez pas un peu exagéré le second cas ?

Non, c'est un cas réel, et assez classique. Les statistiques montrent que les femmes avec enfant ne réussissent pas mieux que les femmes avec enfant. Regardez les allemandes, une femme sur 3 n'a pas d'enfant en Allemagne, contre 1 sur 10 en France, et pourtant les statistiques sont les mêmes (25% d'écart de salaire chez les cadres, 8% de femmes dans les comités de direction). On dit tout le temps que le problème des femmes au travail, c'est la maternité, c'est en partie vrai entre 30 et 40 ans, mais après 40 ans, c'est l'absence de maternité qui est un problème. Les patrons (qui sont des hommes) veulent dans leurs comité exécutifs des profils (hommes ou femmes) qui leur renvoient une image de stabilité, d'équilibre... Je connais des femmes sans enfants dans les comités de direction qui préfèrent dire qu'elles n'ont pas pu en avoir, plutôt que d'avouer qu'elles n'en ont pas voulu, et de passer pour des monstres.

Il y a donc une domination masculine intégrée, une soumission intégrée en conséquence ?

Pour comprendre les hommes et s'adapter à eux, il faut les fréquenter. Quand vous fréquentez des réseaux d'hommes, ça vous décomplexe, vous vous rendez compte qu'ils ne sont ni plus intelligents ni plus compétents que vous, mais simplement ils parlent plus et plus fort. Et ils n'hésitent pas à parler même s'ils n'ont rien à dire. Vous apprenez énormément à les observer. Cela ne veut pas dire qu'il faut les singer bêtement et devenir des hommes. Mais en les observant, vous apprenez beaucoup de techniques par l'exemple. Dans les entreprises, quand vous montez dans la hiérarchie, il n'y a plus que des hommes. Donc il ne faut surtout pas se ghettoïser dans des réseaux de femmes.

Vous ne croyez donc pas qu'il faut revoir l'éducation des garçons ? Et même des grands garçons ?

Non, je trouve que les garçons ne s'en sortent pas si mal (regardez encore les statistiques...). Je ne crois pas du tout à la "fin des hommes", à cette idée que les hommes seraient écrasés par la toute puissance féminine en marche ou bien que les femmes, à force de courage et de détermination, auraient enfin acquis la place qu'elles méritent dans nos sociétés contemporaines. Autour de moi, dans les entreprises, dans les couples, je ne vois que l'inverse de ce paradigme. Pour revenir à l'éducation des filles, je suis frappée par l'ambigüité des femmes de ma génération. D'un côté, elles veulent que leurs filles soient indépendantes, mais de l'autre, elles les élèvent comme des poupées. Il y a des listes d'attente de plusieurs mois pour intégrer certains cours de danse classique pour petites filles à Paris, il n'y en a pas pour les cours de judo... On apprend aux filles la modestie, la sagesse, la tempérance, c'est cette posture qu'il faut remettre en cause.

LES FEMMES NE DOIVENT PAS SE GHETTOÏSER DANS DES RESEAUX DE FEMMES

Working Girls, les réseaux féminins vous ghettoïsent...

Estimez vous que les mouvements féministes ou les associations de femmes apportent les bonnes réponses aux femmes ? Faut-il créer des Femen « business oriented »....

Tout dépend de votre objectif. Si votre objectif, c'est de partager des expériences et échanger avec d'autres femmes, les associations de femmes sont utiles. Si votre objectif c'est de militer, de faire avancer la cause, là aussi c'est utile. Mais si votre objectif, c'est de conquérir les postes de pouvoir, mieux vaut fréquenter des réseaux masculins, puisque c'est là où le pouvoir se trouve. Les méthodes de "coaching" pour les femmes sont souvent écrites par des gens qui ne sont pas au quotidien dans une entreprise (des journalistes, des sociologues, des hauts fonctionnaires, des profs...). J'ai voulu raconter des histoires "de l'intérieur", je pense que quelques cas concrets parlent plus que des pages et des pages de conseils théoriques. En revanche, je ne suis pas du tout fataliste, si le ton du livre le laisse penser, c'est involontaire. Je pense "qu'on peut tout avoir ", pour reprendre une expression à la mode, mais qu'il faut redoubler d'intelligence et de stratégie, d'où la deuxième partie du titre "éviter les pièges".

Trois conseils aux working-girls, très pratiques, pour ne pas désespérer Billancourt

1. Bien négocier son premier poste (et les suivants). Demandez, mettez-vous en avant! 2. Bien choisir son conjoint. Négocier bien avant que les enfants arrivent la répartition des tâches ménagères et du soin à l'enfant dans le couple. 3. Ne pas se mettre en retrait au moment de la grossesse. La grossesse n'est pas une maladie

Un regret ?

Un regret...alors un tout petit : il y a six ans, enceinte de mon premier enfant, j'ai fini par arrêter de travailler un mois avant l'accouchement, alors que j'étais en pleine forme et que j'avais un métier passionnant qui me comblait. Mais j'ai cédé à la pression des collègues qui me demandaient quinze fois par jour : "quand est-ce que tu t'arrêtes?" J'aurais du suivre mon intuition et n'écouter que moi-même

Une ambition ?

Démontrer que c'est possible de "tout avoir", qu'il ne faut pas choisir, qu'on peut avoir un poste à responsabilité, une vie de famille, et même écrire des livres. Simplement, il ne faut pas être naïve, il faut développer une vraie stratégie (retour à la question 1).