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Il y a quinze jours sur Twitter, un de mes abonnés que je ne connais pas dans la vraie vie (mais qu'est-ce que la vraie vie...?) m'a envoyé un message pour m'informer froidement qu'il se désabonnait de mon compte. Autrement dit, ce que je raconte sur le réseau ne l'intéresse plus et donc cet abonné me lâche. J'ai pensé "Quel con", pas pu m'en empêcher. Cette manifestation de dépit m'a tourmenté quelques heures comme ce petit nuage gris qui signe la dépression passagère au-dessus d'un personnage grotesque de bande dessinée.

Depuis, j'ai oublié, j'ai gagné d'autres amis sur Facebook et Twitter mais je m'interroge sur la nature de mes nouvelles émotions numériques.

Avant d'être connecté, j'étais comme tout le monde. Je pouvais avoir des disputes avec des amis (que je connaissais). Je pouvais être amoureux. Une défaite au tennis me cassait l'égo, parfois une vive altercation avec un automobiliste provoquait une crise d'urticaire durable. Ces émotions me poursuivaient. Je m'en souvenais comme de mon mariage. Elles étaient autant de marqueurs qui me définissaient, une sorte de casier émotionnel dans lequel je pouvais puiser quand j'étais triste ou quand je cherchais le réconfort. Internet a changé cela, Internet a partagé mon coeur et ma sensibilité. Je continue à vivre ici mais je ressens ailleurs, sur le réseau. Internet m'a inventé, à haute fréquence, à haut débit, des émotions inédites.

Quand je gagne un nouvel abonné, je suis satisfait. Quand j'en perds un je suis déçu. Quand le clignotant rouge d'un message s'allume sur mes appareils, j'éprouve une soudaine excitation qui se dissipe aussitôt. Quand je lis sur mon blog un argument haineux, anonyme et mal ficelé, j'ai des envies de meurtre. Sur Twitter, un sarcasme envoyé devant la foule des observateurs numériques provoque une blessure narcissique que je compense par une photo avantageuse de MOI sur Instagram. L'originalité de ces micro-sensations est qu'elles ne durent pas. L'autre jour par exemple, j'ai fait un bon mot sur Facebook. J'ai récolté 67 Likes, ces petits pouces levés qui sont autant de mini-plébiscites de ce que je dis, ce que je suis par la foule de mes amis. Avec tous ces Likes mon coeur s'est gonflé d'orgueil et le nuage au-dessus de ma tête est devenu éclaircie. Je me découvre aussi menteur. A midi, j'étais en retard. J'ai envoyé un SMS où le "A la bourre" effaçait mon impolitesse. Un léger picotement coupable et tout passe comme une lettre à la poste. L'oubli par la touche envoi. Au restaurant, c'est l'inverse. Je m'impatiente avant même de passer commande. On devrait pouvoir télécharger un filet de boeuf.

Autrefois je lisais, aussi. 20 pages de roman me laissaient tout empli de mille images, de milles rêves, de mille sensations à revisiter plusieurs jours après. Désormais, je lis en mode accéléré des subprimes de mots, du popcorn de sens qui fond dans la mémoire et le coeur comme de la barbe à papa sous la langue. La semaine dernière, je me suis étonné moi-même. J'ai visionné sur internet sans frémir la vidéo du dépeceur Luka Magnotta. Par curiosité et sur les conseils d'un copain de Facebook, j'ai aussi regardé les images pornos de lui qui circulent sur des sites étrangers.

Ca ne m'a rien fait, un désert cotonneux de rien. En revanche, sur Twitter, je me suis agacé de la position d'un inconnu sur la photo du Président Hollande. J'ai décidé de le bloquer. Je l'ai même signalé sournoisement à Twitter comme un spammeur, usurpateur, malveillant. Je l'aurais tué. Très en colère. Ma femme m'a donné un coup de coude, car ça ne se fait pas d'utiliser son smartphone à un enterrement. De retour chez nous, elle m'a demandé pourquoi je twittais dans les cimetières.

J'ai répondu: "Le coeur a ses réseaux que la raison ne connaît plus".