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Je bouquine au café, à côté, deux jeunes femmes qui semblent avoir achevé leur journée se tapent un petit blanc de 19h et discutent. Je tends l’oreille. C'est une sorte de Women's forum, mais à deux. Ecoute clandestine.

-       Alors ?

-       J’en peux plus.

-       Pourquoi ?

-       J’ai envie de me barrer.

-       Ah ouais ?

-       On n’est pas en novembre, on est tous déjà crevés et je vois pas ce qu’on fout dans cette boite de m...

-       Te plains pas, on a du boulot.

-       Ouais, mais ça suffit pas. Je tourne en rond dans ma cage comme un hamster.

-       Et tu voudrais quoi ?

-       Je voudrais donner du sens à mon travail.

30-40 ans, hommes ou femmes, pas chômeurs, mais en quête de sens au travail. Ils disent tous la même chose sans trop savoir, d’ailleurs, ce que peut-être un travail qui a du sens. Mais le ras-le-bol est là. Et la conversation se duplique aux heures de relâche, partout.

Tandis que je commande une bière par solidarité avec les Brasseurs de France, je lis et n’entends plus mes working-girls. Je lis le philosophe. Emmanuel Jaffelin poursuit son travail tout en délicatesse et m’a envoyé son dernier essai une Petite philosophie de l’entreprise. Son auteur utilise les outils et les références de la philosophie pour montrer que l’entreprise doit devenir le lieu du lien social… « Bon courage ! » se dit-on aussitôt. Mais Jaffelin aime les défis. L’an passé, il avait publié un éloge de la gentillesse. « T’es gentil, mais l’entreprise comme outil du lien social, t’aurais pu trouver mieux ». T'es gentil. Ben oui. Après tout. Et la philosophie est aussi là pour tout englober, y compris les problèmes de gestion, y compris en tentant la gentillesse et les autres vertus morales.

L’essai traite donc dans le désordre de poésie appliquée à l’entreprise, compare la boite idéale à une gentilhommière (car le manager de demain doit être un gentleman au sens premier du terme, un homme de bien, un gentilhomme), s’en va retrouver les origines équestres de la gestion des ressources humaines (on manageait un cheval à l'origine...), regrette la babélisation du langage en vigueur dans les services et livre en introduction une jolie parabole du tisserand. Le tisserand c’est un entrepreneur qui crée du lien. Jaffelin rêve donc d’une entreprise qu’on a jadis appelée citoyenne, puis à laquelle on a confié une responsabilité sociale et environnementale, une entreprise qui a créé des fondations pour faire le bien. Pour être gentille. Mais le modèle opérationnel n’est pas encore arrivé (Total, Peugeot, Arcelor, etc sans oublier l'entreprise Pôle Emploi qui fait aussi du lien social, mais pas celui qu'on aimerait). Trop de chômage, trop de précarité, trop de différences entre grands groupes et petites sociétés. L’entreprise est en effet le lieu du lien social mais pas le bon. Les entreprises et les lobbys utilisent de plus en plus les réseaux sociaux mais ne créent pas nécessairement du lien social, plutôt du lien catégoriel.

Quelque chose manque pour que les liens du travail évitent de blesser les poignets des salariées fatiguées qui finissent leur petit blanc à côté de moi.

Les deux jeunes femmes parlent toujours boulot, le Women's forum en cabine se poursuit. L’idée est là. Trouver le lieu et le chemin de l’accomplissement. Rêver d'un modèle économique où l'entreprise fabrique du vivre ensemble non seulement dedans, mais surtout dehors. Demain c’est la fête des boites. Je leur offre le livre, lu en deux heures. Pour qu’une fois lu, elle l’offre à leur boss.