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Quand je rencontre un type en chèche en centre-ville, je me dis souvent mais où va-t-on ? Seuls les explorateurs, partis sous le soleil à la découverte d’arides contrées, devraient avoir droit au chèche. Mais non. Le chèche du désert s’enroule autour des cous citadins bien plus souvent qu’à son tour. Les Touaregs savent-ils que la fine toile de coton bleu qui déteint sur leur peau cendrée permet à mes amis métro-chéch-uels de se faire passer pour des aventuriers, des routards, des bourlingueurs ? Tout ça sans quitter la ville !

Le chèche c’est bien pour s’encanailler sans franchir le périph’… J’observe aujourd’hui cette parure portée dans les quartiers chics, nouée sur des vestes de tweed. Pas seulement sable ou kaki mais roses ou mauves et sur des sahariennes qui voit plus souvent le bitume que le désert et la misère des sacs de riz. J’en ai vus des turquoises sur des Vespa vintage, des blanches dans le RER, sur des élégants en mal de grands espaces.

Le chèche égaré dans nos contrées tempérées est un produit d’importation, un peu comme la banane ou la mangue. Si tu portes le chèche en allant au bureau, c’est que tu n’as pas peur d’attraper la malaria à la machine à café...

D’ailleurs, les beaux gosses de l’audiovisuel ne sont-ils pas chéchés ? Laurent Delahouse sur France2, Xavier de Moulins sur M6, le chèche permet aux hommes tronc de conserver une âme de Tintin reporter sans quitter leur siège parisien…

Le chèche de ville remplit donc une mission fondamentale : faire de vous un homme un vrai, mieux un nomade. Le chèche transforme votre Vélib en jeep, en cargo et même en dromadaire !

Mais gare, le chèche ne fait pas de vous un djeuns. Le jeune à l’inverse du quadra buriné sous les lampadaires des boulevards se déplace cou nu sous sa doudoune et son t-shirt. Se joue ici un vrai conflit de génération entre le chèche douillet de l’adulte frileux et la prise de risque de l’adolescent dépoitraillé.

Le chèche est signe en devient, c’est un comble, la marque de l’embourgeoisement et pas toujours du rajeunissement.

Un jour j’ai moi-même mis un chèche et me suis senti comme le petit poucet qui enfile des bottes de 7 lieues ! Je me figurais en partance pour Samarkand, Zanzibar, Tombouctou ! Tout ça sans quitter la grande couronne. Porter un chèche c’est revendiquer un certain goût pour l’aventure, c’est comme aller chez à la salle de gym en hydravion ou au ciné par un pont suspendu.

Enfin, porter le chèche, selon la délicatesse de ses teintes viriles ou raffinées, allonge la silhouette, élargit les épaules et flatte le teint. Mais le chèche ne modifie pas que l’apparence, il change aussi la pilosité. Je me souviens que du jour où j’ai porté le chèche, une barbe de trois jours m’est naturellement poussée tandis que mon bronzage se burinait par miracle. Grâce au chèche, j’ai gagné en virilité et en densité psychologique, comme ces hommes politiques qui troquent le système contre le système pileux, le temps de se redécouvrir la vraie vie…

Le chèche ça vous "exotise" un existence en moins de deux.

C’est le principal intérêt de cet accessoire totalement inutile si on le compare au cache-nez ! Il vous fait passer pour que ce que vous n’êtes pas : un Indiana Jones des villes. Le chèche est un doudou pour petits garçons en mal d’expédition.

Mais attention danger ! Le chèche, peut tuer par le ridicule aussi vite qu’un tir de flèche au curare dans la jungle hostile.

Il suffit de déjeuner avec un non initié qui, n’ayant déjà rien compris aux lignes qui précèdent, vous demande innocemment « Tu gardes ton truc autour du cou, t’as mal à la gorge ? ».

Et vous voilà sec, ne sachant que répondre…

Eh oui. Le chèche parle une langue désuète, un sabir d’autrefois, un jargon suranné pour dandy sur le retour. Son dialecte subtile et post-colonial est seulement compréhensible des initiés. Mais après tout, le porteur de chèche aime le risque (mesuré) et c’est pour ça qu’il porte un chèche.

Chronique parue dans GQ Janvier 2013