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Olivier Le Deuff dont vous pourrez faire la connaissance ici m'a adressé le livre qu'il vient de publier intitulé Du Tag au Like, paru chez FYP. D'emblée, je n'ai rien compris mais avec le plaisir impatient et prometteur d'apprendre. D'emblée j'ai adoré que l'auteur joue sur les mots techniques du web, d'emblée j'ai eu l'intuition que derrière la technique documentaire de l'indexation, il y avait la poésie. Et je crois ne point m'être trompé. Derrière le jargon cybernétique de ce garçon se cache un romancier, un neuromancien, bref, un universitaire auquel j'avais envie de poser des questions. Je l'ai prévenu qu'elles ne seraient pas convenues et comme vous le constaterez, ça l'a motivé.

Olivier bonjour, vous m'avez envoyé un livre dont chaque mot est nouveau pour moi. Avant d'y venir, je n'ai pas d'autre choix que de vous interroger sur la virtualité de votre avatar. D'abord, cette adresse Twitter qui est la vôtre, @Neuromancien. Y-a-t-il un rapport avec la cartomancie, avec Mme Elizabeth Tessier, docteure de l'Université, comme vous...

Et bien, il y a en effet un rapport car le neuromancien est un peu celui qui a un don de double vue en ce qui concerne les réseaux numériques. De mon point de vue, c’est celui qui sait percevoir au sein de l’immédiateté des liens plus infimes et plus complexes, ce que j’appelle des filagrammes numériques, ce qui signifie d’ailleurs selon moi, qu’il existe davantage de permanence et d’évolution que de révolution. Le neuromancien est ensuite une référence au roman éponyme de William Gibson qui a forgé le terme de cyberespace au début des années 80. Le neuromancien se projette autant vers l’avenir que vers le passé. Le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres disait René Char, et bien pour le neuromancien, c’est pareil, même si on est souvent parfois proche d’un esprit proche de retour vers le futur. Nom de Zeus, David, ne touche pas au convecteur temporel pendant l’interview !

Et ce titre de blog www.guidedesegares.info, c'est une provocation, pourquoi les égarés, avez vous un bâton comme Moïse pour guider le troupeau ?

Le titre du blog est une longue histoire. Quand j’étais jeune… Bon, j’ai piqué le titre à Moïse en effet, mais Moïse Maimonide, le second Moïse. Et comme j’étais sûr que son œuvre était dans le domaine public… Sinon, j’aimais bien le côté œcuménique du personnage et je trouvais en 1999 que l’expression correspondait aux bibliothécaires et aux documentalistes qui allaient devoir accroitre leurs compétences pour mieux guider les usagers dans les labyrinthes du web.  Donc, ce blog c’est un peu mon bâton de pèlerin qui suit mes évolutions personnelles depuis 1999 et qui accompagne ma tentative d’évangélisation dans l’intérêt de former à l’information et d’acquérir une culture de l’information. (cf. mon bouquin précédent)

Venons en au titre de cet ouvrage du "Tag au Like". On sait ce qu'est un Like, mais un tag ?

Le tag est tout simplement un mot-clé apposé sur une ressource. Par exemple, un billet de blog peut recevoir des mots-clés pour mieux le catégoriser. Même chose pour tout type de documents ou de ressources sur le web, comme des vidéos sur Youtube.

Quel rapport entre les deux ?

Le rapport est celui d’une dégradation des possibilités d’indexation et de catégorisation représentées par le tag. Cette dégradation s’observe par une fréquence d’utilisation moindre des tags depuis quelques années au profit d’une logique d’impulsion. On préfère « liker » une ressource plutôt que de la catégoriser. Le tag demande une analyse plus longue d’autant qu’il peut s’accompagner de commentaires ou de résumés. Or la logique d’impulsion constitue un renversement de l’indexation puisque le like est un stade avancé de dégradation qui fait que ce n’est plus la ressource, l’évènement ou le document qui est indexé mais de plus en plus l’usager lui-même. Plus vous likez, plus vous dites à Facebook : voilà ce que j’aime et donc voilà qui je suis.

C’est aussi une logique de changement de doigts, l’indexation c’est l’index, le doigt qui désigne. Le like, c’est le pouce, celui des arènes mais aussi celui de l’enfance et l’incapacité à s’exprimer.

Non content de proposer un titre expert, vous inventez dans le sous-titre un mot qui sonne comme un festival de la chanson celte en Finistère les folksonomies ? Qu'est-ce cela ? Et existe-t-il des folksonomites  ?

On parle plutôt de folksonomistes mais on peut conserver l’expression peut-être pour les spécialistes de l’indexation en profondeur… notamment sur les sites de vidéo pornographiques comme Porntube.

Pour redevenir sérieux… non, David ne tague pas le nouveau T-shirt de Guy Birenbaum, tu vas provoquer une faille dans la sphère infodocumentaire ! Les folksonomies sont un néologisme, créé par Thomas Vander Wal, mélangeant la taxonomie qui désigne l’art et les règles pour classer ou classifier avec Folk qui désigne le peuple. Les folksonomies sont les taxonomies du peuple si bien que parfois on parle d’indexation sociale.

Bon, David… je n’ai pas terminé. Tu auras tout le temps de taguer Katsuni après l’interview !

Vous expliquez que l'indexation a déjà une histoire. Peut-on rappeler à ceux qui sont encore plus ignares que moi ce qu'est l'indexation, d'où elle part ou elle en est ?

Il y a très, très longtemps dans une galaxie lointaine était l’indexation. L’indexation est une opération ancienne qui n’a eu de cesse de s’améliorer. L’opération consiste à décrire un document en lui attribuant des mots-clés choisis de façon rationnelle afin de pouvoir mieux le retrouver ultérieurement. Cette histoire est aussi celle des bibliothèques et des métadonnées. Encore un mot compliqué…dont je parle dans le bouquin. Je vais quand même pas tout dire, faut que je puisse toucher un peu de droits d’auteur pour réparer la Dolorean…

Je vous soupçonne, en bonne universitaire, d'avoir théorisé, rassemblé et partagé des connaissances dont nous maîtrisons implicitement les concept sans toujours le savoir, nous autres utilisateurs des réseaux sociaux, nous autres bloggueurs. Ferions nous de l'indexation sans le savoir comme M. Jourdain faisait de la prose ?

De l’indexation de type professionnel ce n’est pas certain. Par contre, régulièrement les usagers utilisent des tags sur diverses plateformes. Les folksonomies sont donc couramment utilisées par de nombreuses personnes qui le font de façon plus ou moins consciente. L’utilisation des hashtags sur twitter sont une des pratiques répandues d’indexation à des fins collectives d’ailleurs. Le problème, c’est que plus ça va, plus nous produisons des données sur d’autres données, c’est-à-dire des métadonnées en fait… seulement ces métadonnées nous indexent surtout nous-mêmes. Le mot tag a lui aussi évolué. En effet, il est fréquent de taguer des personnes dans des photos sur Facebook : une indexation personnelle pas toujours désirée…

Pire, en nous y mettant à plusieurs mangerions nous le travail des documentalistes du siècle dernier ?

C’était un peu le mythe premier des folksonomies. Au final, les tags décrivent souvent des ressources que les professionnels n’ont pas le temps d’indexer du fait de la masse de ressources disponibles. Les tags constituent une forme de remède à l’infobésité. Les documentalistes ne sont donc pas encore morts et il y a une forme de complémentarité entre folksonomies, indexation documentaire et des formes plus complexes comme les ontologies informatiques. Il reste aussi le paradoxe, c’est que les folksonomies censées être démocratiques  sont surtout très bien utilisées dans leurs fonctionnalités avancées par les professionnels de l’information.

Y-a-t-il une différence entre l'indexation qu'on fait dans son coin et l'indexation collaborative ? Qu'est-ce qui procure le plus de plaisir à celui qui indexe ?

Je vois David, que vous avez commencé à indexer vos vidéos favorites…  Il existe différents types d’usagers. Il y a ceux qui optent pour une logique personnelle de conservation de leurs découvertes. Il y en a d’autres qui taguent dans une volonté collective et collaborative. Cela permet de créer des  systèmes de veille plus élaborés et plus performants qui prend appui sur l’effort et la vigilance individuelle pour la mettre à disposition de tous. Un bon exemple est le bouillon des bibliobsédés (non David, ne t’imagine pas trop de choses, c’est surtout à destination des documentalistes et des bibliothécaires) qui est issu de ces pratiques folksonomiques.

Ce livre, vous l'avez écrit pour qui ? Qui souhaitez-vous sauvez de l'ignorance ?

L’humanité, David ! On ne fait pas de la science pour s’enrichir. Le livre s’adresse donc aussi bien aux tagueurs avancés qu’aux néophytes du web.

Je reviens au titre de votre blog www.guidedesegares.info, on dirait la raison sociale d'une secte ! Distribuez-vous des plumes à vos étudiant(e)s, vous qui enseignez et devez exercer une séduction noire sur une jeunesse en quête de repère et de formation concrète ? 

Aucune secte, je suis breton mais non pratiquant. A ma connaissance, je n’ai pas encore observé d’étudiants ayant développé de troubles post-folksonomiques avec une tendance à taguer tout ce qui leur passe par la main. Je n’ai pas encore formé non plus de serial-killer qui taguerait ses victimes.

On voit sur votre blog de très beaux nuages de mots-clés, que faut-il avoir fumé pour faire de si beaux nuages de mots ?

Les nuages de tags sont des nuages basés sur les tags employés sur une plateforme, un site web ou un blog pour mettre en avant les thématiques les plus abordées. Plus un tag apparait grand, plus le sujet est abordé par le site en question. Mais attention car il existe des nuages de tags créés automatiquement par analyse d’occurrences, ce qui différe de la logique des tags. On peut trouver des plugins sympathiques pour réaliser des nuages de tags sur son blog.

En visitant votre blog, je tombe cette-fois ci sur la référence d'un roman qui s'intitule la désindexée, c'est cochon ? Ou cela raconte-t-il l'histoire d'une fuite, d'une volonté d'échapper à toute visibilité et traçabilité en ligne ?

Si je dis que c’est carrément érotique, je m’accorde une chance de doper les ventes ? La désindexée, c’est l’histoire d’une femme dont le héros ne parvient pas à trouver la moindre trace dans les réseaux. Pas de données, de métadonnées ou de tags…

Peut-on imaginer aujourd'hui de se faire oublier, tout du moins pour un temps ? Gabin dans les films noirs des années 50 se mettait au vert et attendait que ça se tasse avant de récupérer le grisbi. Que nous conseillez-vous pour nous faire oublier ?

Se faire oublier actuellement, c’est parfois susciter l’intérêt… donc on ne nous oublie pas vraiment dans ce cas là.  On gardera sans doute pas mal de traces post-mortem de nous,  mais cela ne garantira pas que nous demeurions dans les mémoires. Nos présences numériques constituent donc des formes d’oublis potentiels. On peut toujours espérer ne pas être indexé par les moteurs mais désormais la question est « être ou ne pas être sur Google ? »

 Comment faire en sorte que l'interview que vous venez de m'accorder soit la mieux référencée possible ? La mieux indexée et qu'elle recueille un max de Like ? Comment la taguer ?

Plusieurs positions (intellectuelles ou documentaires, je précise) possibles. Soit vous taguez de façon précise, en mentionnant des mots-clés comme indexation, folksonomies, like.

S’il faut qu’elle soit bien référencée et qu’elle génère de l’audience, vous pouvez user de tags détournés ou exagérés par rapport au contenu. Donc utilisez des tags comme Katsuni, youporn, Facebook. Pour un référencement optimal, changez le titre en « comment j’ai indexé katsuni en profondeur » mais vous courrez le risque d’avoir peu de likes comme vous trompez le lecteur sur la marchandise.

 Pour finir, pourra-t-on dire un jour à quelqu'un "ouvre ton tag" au lieu de " ferme ta gueule ?"

Je n’en suis pas certain d’autant que la prochaine étape n’est déjà plus celle du Like, mais celle du Want, toujours dans une logique pulsionnelle et commerciale. Je vois que ton cas est désespéré, David, tu viens d’ajouter des « Want » sur toutes tes vidéos favorites !

Je vous Like Olivier.

Nom de Zeus, David, Katsuni vient de taguer « Want » sur la photo de ton profil Facebook !