Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Mais qui a tué la première question ?

En mars dernier, une jeune femme se présentant comme envoyée par l'Institut Pasteur m'a accosté dans la rue la lèvre inférieure particulièrement humide et m'a demandé l'heure. Je savais qu'elle voulait autre chose. Mais quoi ? Me transmettre un virus ? Me proposer un Martini ? Voir si j'étais capable de courir nu vers la Maison du chocolat ?

Je m'apprêtais à lui montrer un détail particulièrement intime de ma calvitie quand elle a enfin avoué la raison de son effronterie. Elle désirait, car elle était du genre de femme qui désire, un texte pour un recueil de nouvelles sur le thème de l'incurable curiosité. "C'est gratuit" a-t-elle ajouté sans prévenir. Je me suis étouffé, j'ai tenté d'obtenir quelques pièces. Elle a refusé. "Un petit bisou alors ?" Elle m'a promis une analyse de sang qui porte chance.

Plus tard, seul devant mon bureau parce qu'il n'y avait personne pour me regarder, me gêner, m'observer et me juger, m'interrompre et me modérer, je me suis posé une question à voix haute sans peur du qu'en dira-t-on si cher à Twitter. Pourquoi alors que ce nous fut si facile en classe, nous est-il si compliqué de poser la première question dans une assemblée une fois devenus adultes ?

J'ai tenté de répondre moi-même à cette interrogation dans une petite nouvelle intitulée Mais qui a tué la première question ? Quand je l'ai remise à la jeune femme elle s'est humectée la lèvre supérieure et a disparu. Publiée trois mois plus tard dans ce recueil que l'Institut Pasteur m'a envoyé aujourd'hui, ça commence comme ça....

Mais qui a tué la première question ?

« La première question étant la plus difficile, je vous propose de passer directement à la seconde ».

J’ai souvent entendu cette blague dans les colloques et les conférences auxquels j’assiste dans le public ou comme animateur ou en tant qu’intervenant. La formule a beau être lancée pour détendre l’atmosphère, elle précède généralement quelques secondes d’un insupportable silence. La gêne du public, des organisateurs et des intervenants est alors aussi épaisse qu’un brouillard anglais. « Non, je ne poserai pas la première question » pense sans bruit la salle paralysée par une mystérieuse inertie. « Sont pas curieux… » soupirent dans leur barbe les autorités réunies à la tribune tandis que l’animateur commence à transpirer d’une sueur froide tant un débat non suivi de questions est considéré, et c’est discutable, comme un débat sans intérêt.

Ne me demandez pas les causes de ces longues secondes de silence. Est-ce le manque de curiosité qui rend les questions si longues à venir ? Est-ce la timidité ? Y-a-t-il chez nous une peur de prendre la parole en public et de rompre le lien d’égalité qui unit implicitement les membres d’une assistance ?

Les rares fois où j’ai vu quelqu’un se précipiter pour poser une question à la suite d’une intervention, j’ai vu immédiatement des regards suspicieux se tourner vers celui qui osait lever la main. « Il est culotté celui-là… » semblait dire ces paires d’yeux dévisageant l’effronté.

La suite et tous les autres récits à télécharger ici à l'occasion des 125 ans de l'Institut Pasteur.