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Ce mois-ci, je ne sais pas pourquoi, je mets ma chronique de Marie-Claire en ligne... L’autre jour, j’attendais le départ de mon train confortablement installé en première classe quand mon regard à travers la vitre tomba sur un couple enlacé sur le quai. J’aurais pu regarder ailleurs mais instinctivement quelque chose dans son allure attira mon attention. Quelque chose d’inhabituel qui m'échappait. Etait-ce la grâce de l’étreinte ou la taille menue de ces deux-là, toujours est-il qu’avant même de savoir ce qui m’intriguait, je compris qu’il s’agissait d’un couple mixte. Je m’en voulus immédiatement de l’avoir relevé puisque j’ai toujours eu le racisme en horreur. Penaud, honteux presque, d’avoir tiqué devant ce qui aurait dû rester anodin, je me plongeai dans la lecture d’un article sur la perception.

La perception d’une situation complexe disait l’article peut être entravée par des biais cognitifs comme la pensée, l’ignorance ou les croyances.

Alors que je ressentais des difficultés à me concentrer sur ma lecture savante, je regardai à nouveau ce couple dont le baiser semblait s’éterniser. Je notai cette fois-ci que la main de l’une se posait sur la taille de l’autre quand l’autre avait enfilé sa main dans la poche arrière de son jean. Ce jeu de mains m'excitait et une fois de plus je me reprochais ma curiosité  et me remis à lire.

Le phénomène qui peut entraver la perception juste d’une situation est particulier à la mémoire et à l’illusion.

J’avais beau vouloir poursuivre ma lecture, je m’aperçus qu’un autre détail avait inconsciemment attiré mon attention sans que je le note immédiatement. Ces deux personnes avaient toutes les deux un sac à main. Je repoussai mon livre et d’un coup d’œil compris que le couple qui s’embrassait sur le quai était composé d’une femme et d’une autre femme. Ce que je vous raconte de cette vision en gare de Lyon à Paris a dû prendre 5 secondes mais à l’échelle de l’analyse d’un préjugé c’est un siècle. Il s’agissait donc de deux femmes, l’une aussi blonde et blanche que l’autre était brune et métis. De ce constat me vint la pensée que la climatisation du TGV était mal réglée. Je poursuivi mon article.

La perception est définie comme la réaction du sujet à une stimulation extérieure.

Tandis que mes yeux parcouraient les mots sans les lire, la page de ma revue s’était transformée en lit à baldaquin au fond duquel ces deux femmes semblaient s’administrer les caresses les plus intimes formant dans l’étreinte un contraste de peaux brune et blanche qui m’évoquait d’exotiques plaisirs. Le texte de mon article luttait vainement contre cette vision post-coloniale tandis que moi, je luttais contre moi-même. Car en vérité, si ce couple avait été uniformément blanc et uniformément hétérosexuel, jamais il n’aurait attiré mon attention. Aussi je m’en voulais à deux titres au moins ; pour avoir été surpris par sa mixité d’une part, pour avoir été excité par son homosexualité d’autre part. Je me trouvais de ce point de vue très prévisible et méprisable.

Le sujet perçoit la réalité avec des représentations culturelles qui l’arrangent où qui l’aident à accepter cette réalité.

Se pouvait-il qu’en si peu de temps mon cerveau tordu ait produit autant d’images érotiques, de considérations douteuses sur la couleur de peau, de gêne ridicule et sexiste et de flashes érotiques où surgissait dans le lit à baldaquin la figure du contrôleur SNCF, dans le plus simple appareil, avec sa machine à poinçonner... Un baiser entre deux femmes, il en avait fallu très peu pour me déstabiliser et me distraire de mes lectures. Et je compris qu’entre la perception d’un baiser lesbien et sa simple acceptation il y avait dans ma tête d’homme un océan de préjugés insoupçonnés, lesquels préjugés servaient à me protéger d’une situation encore inédite pour moi. Après avoir évacué ces images ridicules qui s’étaient bousculée dans ma tête, je fus surpris par le coup de sifflet du chef de gare. Alors, je trouvai jolie et universelle la caresse que l’une d’elle déposa sur la joue de l’autre avant de monter dans le train. J’étais touché par ce geste, heureux, aussi, de l’être comme si ces adieux symbolisaient tous les adieux et toutes les séparations, dans toutes les gares et pour tous les couples du monde entier. Me disant cela, je crus que le quai s'éloignait alors que c’est bien évidemment le train qui partait.