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Les politiques éviteront le golf Ibiza

Les médias ont souvent vu dans les vacances des chefs d'Etats modernes une occasion de susciter l'intérêt de l'opinion, qu'il s'agisse de la faire rêver ou de lui renvoyer une image des gouvernants compatible avec l'évolution de la société de loisir et de consommation.

L'exercice journalistique qui consiste à mettre en scène l'homme politique en vacances est d'autant plus délicat que le pouvoir, en général, s'accommode assez mal de l'image d'inaction traditionnellement associée aux congés. Il faut en effet remonter à des temps reculés pour que la représentation collective de la politique tolère (très provisoirement) les orgies continues d'empereurs décadents, la paresse affichées de rois fainéants ou la cour oisive d'un Roi Soleil. Le pouvoir est, par essence, permanent et omniprésent. Il se veut et est voulu laborieux. Les constitutions de tous les Etats modernes en sont la preuve: elles ont prévu des solutions pour parer l'empêchement de ceux qui gouvernent ou trônent, ont organisé très précisément la transition en cas de décès et ont admis ­ mais parce qu'il le fallait bien ­ des résidences de vacances sous haute surveillance (Camp David ou le Fort de Brégançon pour ne citer qu'eux).

En effet, à l'exercice du pouvoir sont inexorablement attachées des valeurs en opposition radicale avec celles de plaisir, de contemplation et de farniente auxquelles nous invitent les congés. Une expression traduit d'ailleurs immanquablement le désarroi de la société face à l'interruption accidentelle du gouvernement: «La vacance du pouvoir» qui, loin de revêtir la joyeuse connotation que nous voudrions lui prêter, exprime l'angoisse collective devant ce que chacun considère comme une menace de chaos...

C'est justement parce que le pouvoir ne saurait s'interrompre que les politiciens modernes, même en vacances, entrouvrent aux médias les portes de leurs congés payés. Ces mêmes congés prenant corrélativement pour leurs concitoyens une importance qualitative et quantitative croissante, il leur faut démontrer qu'ils vivent avec leur temps et savent, eux aussi, prendre un moment de détente. Le talent des conseillers en image a favorisé l'émergence du concept de «vacances ou de loisirs médiatiquement utiles et politiquement corrects».

Même s'ils relèvent de sa vie privé, il n'est pas de leader politique ambitieux qui, à un moment ou un autre de sa course vers le sommet, n'ait été tenté, avec la complicité d'une certaine presse, de faire de ses congés l'une des composantes de son marketing politique. Le gouvernant moderne a donc appris à valoriser son temps libre et à optimiser les moments de détente qu'il souhaite étaler sur la place publique. La praxis, en la matière, nous révèle que le lieu, l'occupation et l'entourage sont déterminants pour faire passer certains messages. Ouvrons donc, un instant, l'album républicain de leurs vacances.

Les quelques jours que de Gaulle passa en Irlande après avoir quitté le pouvoir, immortalisés sur un cliché en noir et blanc devenu célèbre, offrent un bel exemple de ce qu'on peut faire dire aux vacances forcées d'un président démissionnaire. Accompagné de son épouse, appuyé sur une canne, le nez au vent, presque flou, de Gaulle n'est pas en congé, il est au purgatoire. Il n'est plus question ici de vacances ou de loisir (bien qu'il affectionnât la marche). La balade irlandaise du Général restera le résumé instantané des jours qui séparèrent son départ du pouvoir de son départ pour l'au-delà. De même, le dernier voyage d'agrément de François Mitterrand, peu de jours avant sa mort, a comporté (sans cliché cette fois-ci) une dimension symbolique assez proche. Ses biographes ont vu, dans ces quelques jours passés au pays des pyramides, la volonté de l'ancien président de se rapprocher de la mort qui l'avait, dit-on, fasciné toute sa vie.

Si les vacances présidentielles peuvent contribuer à figer l'intéressé dans une noble posture, où le souci de l'histoire se confond avec un repos bien mérité, il en est qui s'avèrent pour l'opinion publique de véritables fautes de goût: un safari africain ou une semaine dans un hôtel un peu trop luxueux sont deux exemples de dérapages médiatiquement incontrôlés. Les vacances des gouvernants, c'est ici une règle fondamentale, doivent être en phase avec l'évolution des mentalités, d'une part et la conjoncture économique, d'autre part: trop de luxe agace, surtout en période de crise; de même que le safari fait désordre auprès des défenseurs de la nature. Mais on pardonne beaucoup aux présidents (et l'on ne supporterait d'ailleurs pas de les voir partir en voyage organisé à bon marché).

Qu'en est-il des prétendants? On sait, depuis plusieurs années, que c'est avec un soin particulier que les ténors de la politique choisissent ce qu'il vont révéler de leurs congés, le plus souvent en accord avec les publications qui en font le récit. Ce qui est donc montré est voulu, minuté, préparé et fait partie de stratégies de communication étudiées. Ainsi, la lecture ­ que dis-je, la relecture ­ d'oeuvres le plus souvent ardues pour le commun des vacanciers reste l'une des activités dont les politiques font le plus volontiers confidence. Faute de pouvoir relire Marc Aurèle dans le texte, on se contentera des Mémoires d'outre-tombe ou de la Recherche du temps perdu. Si on ne lit pas, on peut écrire. L'écriture est une forme de prolongement de l'action politique, surtout en France où, derrière chaque élu, se cache pudiquement un littérateur. Pour qui n'aurait pas la tentation de Venise, mettre la dernière main aux épreuves d'un ouvrage à paraître à la rentrée, dans la fraîcheur de sa maison du Lubéron, est une activité estivale fréquente. Si, de plus, il s'agit de la biographie d'un homme illustre, le parallèle avec l'auteur est rapidement établi par le critique complaisant. C'est loin d'être négligeable.

Le sport, phénomène de masse contemporain, se pratique en famille et à la campagne, surtout le vélo, démocratique entre tous (éviter le golf, le bridge et la course automobile)

L'entourage, traité le plus souvent par la presse de façon résiduelle, a toutefois son importance, pour le décor. Jusqu'à une époque récente, il fallait une famille, composée de deux conjoints de sexe opposé (pas nécessairement mariés) et de quelques enfants (pas toujours du même lit), le tout sur des vélos ou dans le même bateau. La montée en puissance des jeunes grands-pères et le succès du Pacs annoncent des changements qui viendront, sans doute, renouveler le genre.

Quant à la destination, il faut choisir la France, de préférence. Pour des raisons évidentes: l'attachement au sol de la patrie qu'on prétend servir, la proximité géographique avec Paris en cas de crise ou de catastrophe écologique (voir l'Erika et Dominique Voynet à laquelle on avait reproché d'être rentré de congé un peu tard, ce qui revenait implicitement à estimer qu'elle était partie trop loin), parce qu'il faut également encourager le tourisme rural et le développement local. Pyrénées, Massif central, Gers, Ardèche, Alpes (plutôt les sommets): autant de régions enclavées et authentiques, loin de l'agitation légère des stations balnéaires. Les mauvaises langues diront que l'intérêt des vacances en province est qu'elles permettent également au parlementaire de passer du temps dans sa circonscription. Le choix d'une île française peut être intéressant. Revenir en Corse fut, pour un couple ayant défrayé la chronique des affaires, un bon moyen de souligner la simplicité de ses origines et l'authenticité de ses valeurs. Au large de l'Atlantique, les vacances insulaires permettent, au dire de certains, de gagner des voix au centre droit. A suivre.

Le voyage à l'étranger peut s'envisager mais à condition qu'il soit l'occasion de contacts officieux «au plus haut niveau». Ces voyages demi officiels ou demi privés forgeront l'image d'un homme ou d'une femme de stature internationale doté d'amis importants, toujours utiles pour que la France tienne son rang. L'inconvénient est qu'il est difficile, ici, de distinguer le voyage d'agrément du déplacement professionnel, à moins, bien entendu, qu'un juge ne vous force à faire le distinguo ou... que vous soyez invité. Exception héritée de l'histoire coloniale française: les politiques d'origine pied-noir ont le droit de retourner séjourner «au pays».

Enfin, ce n'est pas non plus un hasard si les partis politiques organisent leurs universités d'été, l'été, justement. Ce choix délibéré de vouloir travailler en plein mois d'août, alors qu'il ne reste que quelques jours de grâce avant la rentrée politique, trahit de façon symptomatique l'incapacité du personnel politique à ne rien faire pendant les vacances ou, pire, à laisser dire qu'on ne fait rien. L'université d'été reste l'un des plus sûrs moyens de s'y remettre avant la reprise tout en laissant penser, polo et pantalon de toile obligent, qu'on peut à la fois être décontracté et concentré sur l'objectif. L'université d'été, c'est aussi un sujet pour le JT, toujours à mi-chemin entre le meeting politique, les «colos» et la route des vins.

Et gare aux originaux. Le premier édile qui sera filmé à Ibiza, enlacé par une personne du même sexe, faisant du shopping sans compter et dégustant des beignets bien gras payés à coups de fonds spéciaux, pourra faire une croix sur son destin. De la vie publique, il devra se mettre en congé.

Publié dans Libération un 31 juillet il y a 12 ans.