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L’an dernier, je tapai mon nom dans Google, un peu comme la belle-mère de Blanche Neige consulte son gentil miroir. J’atterris sur un obscur forum où l’on critiquait une entreprise où j’avais travaillé des années auparavant.

Un stagiaire dont j’avais souverainement ignoré le passage, la trace et jusqu’à l’existence y bavait ceci : « Quant à l’Autre, c’est un type de droite égocentré comme tous les mecs de cette boite pourrie, riant de leurs propres plaisanteries et oubliant ton nom quand ils te croisent ». Je trouvai mon portrait plutôt fidèle mais inquiet pour mon Personal Branding je décidai d’y répondre par le mensonge (Mentir sur internet est un péché véniel). Je laissai donc en dessous du sien le commentaire anonyme suivant : «  Petit stagiaire mythomane et gauchiste, tu n’en fichais pas une rame, incapable de réussir ni le café ni des photocopies correctes. Crève ! J’aurais dû te faire virer avant de l’être moi-même. ». Les choses auraient pu en rester là si dix années n’avaient passé entre son message, ma riposte et le phénomène qui ressuscite ce souvenir.

Ce que j’avais pris à l’époque pour un conflit de personnes est aujourd’hui une réalité pour les entreprises qui prennent le risque d’accueillir un stagiaire. Sur internet les paroles de stagiaires ne se cachent plus. Je me souviens, il y a 20 ans, avoir lu des mémoires sur lesquels figurait la mention « confidentiel». Ils étaient relus, annotés, les noms anonymisés par des maîtres de stage sourcilleux et respectés…

A mourir de rire car aujourd’hui, si Son Altesse a été sous payée, si on l’a obligée à prendre le statut d’auto-entrepreneur pour la rémunérer, si elle a pris la place d’un CDD pour faire le job du directeur commercial, la voilà qui se répandra sur le réseau ou alimentera les communiqués ravageurs de Génération Précaires. Un stagiaire mécontent pourra demain précipiter la chute d’un cours de bourse ! Certains n’hésitent d’ailleurs plus à épingler les structures qui les ont généreusement exploités. Urgentrecherchestagiaire.tumblr.com s’est ainsi spécialisé dans la recension aigre-douce des offres de stages bidon. Stagescritics.com se pose en première agence de notation des stages et des entreprises. Notetonstage.fr idem. On ne peut plus noter les élèves mais les élèves peuvent noter leur maître. On rêve ? Mais non. Le stagiaire de passage dans vos services, c’est désormais le loup introduit dans la bergerie. Un regard de travers, une petite réflexion, un brin de harcèlement et il collera des chewing-gums sur le copieur, crachera dans les cafés et vomira sa bile sur le net.

Et ce n’est qu’un début ! L’an dernier la maison de luxe Marc Jacobs se séparait d’un apprenti sorcier qui, profitant de son dernier jour de stage, twittait à 120 000 abonnés que le big boss était un tyran.

Que faire ? StageAdvisor.com, un site adossé à une société de recrutement en ligne, tente de modérer ce qui pourrait menacer durablement l’image numérique des employeurs. Le dispositif défend un système d’évaluation « moins sauvage ». Il a lieu pendant - et pas après - le stage et c’est l’entreprise qui transmet les questions à l’intéressé. Interrogé sur trois critères - la mission, les RH et l’entreprise  - on espère que la jeune pousse ne s’autocensurera pas sans pour autant charger la barque.

Il en faudra sans doute un peu plus pour éviter que la Génération Y ne se transforme à ses heures dépitées en une Génération Wikileaks. Ripolineurs de marques-employeurs, communiquants corporate, tremblez, le stagiaire se rebiffe, il est dans la place et ce qu’il a dans la main n’est pas un smartphone. Non, c’est un détonateur.