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C’est un fait divers avec tout ce qu’il a de factuel, d’atroce et de tristement commun. Il interpelle les camarades, les amis et les proches d’Agnès Marin, il met en cause l’administration judiciaire et remet pour la énième fois sur la table la question de la récidive et de la prévention qui devrait aller avec. Il révèle aussi un aspect du deuil à l’époque médiatique. Qu’est-ce que le deuil, au fait ? Wikipédia en donne la définition suivante (extrait) : « C'est un processus actif : on dit « faire le deuil ». La personne en deuil peut sembler ataraxique, ou dépressive, mais un cheminement intérieur se fait. Dans un premier temps, il n'est donc pas simple de distinguer ce qui en est positif pour la personne ». Le deuil se décompose, selon les spécialistes, en 5 étapes : le choc, la colère, le marchandage, l’acceptation, la résilience.

Depuis plusieurs années, Internet a accéléré l’enchainement de ces 5 phases. A l’heure de la société du spectacle et de la médiatisation des sentiments, la technologie a permis l’organisation rapide de chapelles ardentes numériques ou le recueillement intime devient un recueillement extime, parfois touchant, parfois grossier et tapageur.

Très vite après la nouvelle de la mort d’Agnès Marin,  sera postée sur Youtube une vidéo illustrée de photos de l’adolescente et mise en musique. Sur Facebook, une sorte de cahier numérique permet à qui veut de s’exprimer. Qui prendra la peine de le lire verra que la page ouverte à la mémoire d’Agnès et en soutien à sa famille mélange sinistrement les étapes du deuil. L’interactivité, le nombre et la liberté d’écrire consacrent des réactions où se succèdent la colère, l’émotion, le lynchage et des considérations brouillonnes sur le système judiciaire.

A l’opposé de la sidération, du silence, du recueillement et de la communion laïque ou religieuse qui accompagne la mort, la page Facebook dédiée à la mémoire d’Agnès permet la coexistence du chagrin et du pire. S’y expriment ceux qui veulent se souvenir, ceux qui veulent soulager leur peine et ceux qui veulent exprimer leur colère. Ce mélange est extrême, il complique le travail psychologique que chacun pourrait faire en silence. A l’opposé de la marche silencieuse qui est maintenant systématique après chaque disparition violente et criminelle, la polyphonie des réactions en ligne empêche le nécessaire repli, la salutaire distance, l’impératif de silence.

La possibilité de partager haut et fort la colère et de l’écrire fait basculer la pratique endeuillée dans un univers nouveau ou se mélange des rituels traditionnels et des comportements nouveaux. De ce point de vue la mobilisation quasi instantanée des outils numériques que sont la vidéo, la page Facebook et les commentaires qui s’en suivent empruntent davantage à la communication événementielle qu’à la réserve, au retrait et à l’intériorité de chacun. Les étapes du deuil s’accélèrent et les contributions de chacun mutualisées sur la toile forme un hommage dissonant, tumultueux et j’oserais dire monstrueux.

Internet offre de ce point de vue un espace d’expression comme un autre, une sorte d’exutoire à la peine, comme ces cahiers de témoignages déposés dans les églises mais il est aussi un lieu où les repères se perdent, où la confusion règne et où les jeunes gens font un apprentissage déformé et dégénéré du souvenir et de la méditation. On peut s’en désoler comme on peut l’accepter comme une donnée invariante de la société numérique.