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Je me souviens d'un samedi après-midi au Virgin Mégastore de Marseille, rayon sciences humaines. J'étais venu signer un livre. Ce jour-là j'étais convaincu que jamais je ne vivrais vieux à cause d'une tumeur qui faisait sa maligne. J'avais à mes côtés un homme pour me tenir compagnie. Je ne le connaissais pas. Cet homme portait sur ses genoux un chien qui lui tenait compagnie. Je ne le connaissais pas non plus. J'ai dit salut la compagnie.

Peu de lecteurs ce jour-là au Virgin mais beaucoup de consommateurs. Un type qui avait une tête de cancer est venu, il nous a dit qu'à nous autres «on finirait bien par nous faire la peau un de ces jours». Et il s'est passé la griffe sur la gorge comme un couteau. Je n'ai pas su s'il menaçait nous autres les chiens, nous autres les hommes ou si dans sa tête un homme et un chien c'était pareil. Il est parti faire ses besoins racistes ailleurs. Il y avait des gens qui passaient devant nous déguisés en courants d’air et sur notre table un verre d'eau glacée.

Ce jour-là, j'ai trouvé un chien à qui parler et un homme auprès de qui attendre. Ça tombait bien car le chien avait des choses à dire et son maître des choses à taire. Si le chien et son maître n'avaient pas été là, je ne serais pas resté. Je serais parti la queue basse.

J’ai su plus tard que le chien et son maître étaient cassés de partout, qu’ils s’étaient trouvés, maître et chien, dans un mouroir pour chiens et qu’ils ne s’étaient plus quittés. J’ai appris ensuite que souvent ils inversaient les rôles. Le chien faisait le maître et le maître faisait le chien.

J’ai vu sur une affiche électorale que le maître avait fait don de son chien à Marseille et que l’homme avait son chien avec sa place à son nom et la place sa plaque au nom du chien. La gloire du maître c’était son chien. Le contraire aussi. Je mélange les deux à présent. J’ai remarqué plus tard que le chien n’a pas de laisse. Le maître non plus. C’est donc un maître comme il y en a peu puisqu’il refuse d’être le maître, vraiment.Je n’avais jamais connu dans les livres que les animaux de Noé, les pestiférés de La Fontaine, le Chat perché d’Aymé ou le Papillon qui tapait du pied de Kipling. Et puis il y a eu ce chien, Saucisse, domicilié chez son maître, Serge Scotto, romancier marseillais qui m’accueillit ce jour-là. Après un mauvais diagnostic.

Je me souviens d'un samedi après-midi au Virgin Mégastore de Marseille, rayon sciences humaines.

On était sur nos chaises, tous les trois côtes-à-côtes comme des petits vieux à attendre le soir et des gens qui liraient nos livres et demanderaient une dédicace. Ce jour-là, j’ai eu le sentiment que le maître m’avait donné un coup de main et le chien un coup de patte. Et de ma vie de chien qui est belle à présent, je n’oublierai jamais quel homme fut pour moi ce jour-là ce chien de bonne volonté.