Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le bouquiniste qui faisait du baby sitting

Dans Zizi the Kid, j'évoque un bouquiniste de Caen chez qui ma mère me déposait quand j'étais petit pendant qu'elle allait faire des courses. Je lui ai consacré un chapitre dans Zizi. 35 ans plus tard, son fils m'a envoyé la photo du commerce familial. Le bouquiniste a fermé, mais il a fait un fils. Je pense souvent à eux.

A la fin de l’année 1979, Papa change de travail. Nous quittons la ferme, le pré et le jardin pour nous installer à Caen, à vingt kilomètres de là. Je quitte mon école sans regret. Je laisse une classe où les garçons se passionnent pour les résultats sportifs et le football et où les filles n’existent pas.

A Caen, nous habitons un immeuble sans charme qui domine la ville. Il pleut sans arrêt cette année-là. Papa rentre tard le soir, il parle de licenciements, de grève. Un matin, il part au bureau avec des boîtes de conserve. Maman s’inquiète qu’il soit séquestré par des syndicalistes.

Dans son bureau, mon père a une bibliothèque vitrée. La plupart de ses livres ne m’intéressent pas, à part ceux de Marcel Proust que j’appelle Marcel Prout. Trois volumes m’intriguent par leur titre et leur couverture. Les 11 000 verges, d’un certain Jérôme Apollinaire. Connais pas. Il y a aussi un livre rose, à côté, L’Education d’un chérubin. Un jour, j’en lis un passage, il y est question de culottes de femmes en dentelles. Les mots semblent tournés dans des sens ambigus, en une jacasserie permanente où le narrateur évoque des parfums, des frou-frous mousseux et des satins odorants. Je comprends sans vraiment comprendre que ce livre raconte l’histoire d’un type qui aime renifler et fouiller les culottes des dames.

Je suis perplexe. Mon père ne peut pas lire des livres pareils. A côté de L’Education d’un chérubin, il y a un autre livre que je n’ouvre pas mais dont la couverture est stupéfiante. Sur un fond uni mauve se découpe la photo ovale d’une femme photographiée dans une forêt d’automne, le torse appuyé sur un arbre au tronc gris. Elle porte un chandail bleu ciel remonté sous ses bras libérant une poitrine hâlée qui s’écrase sur l’écorce.

Elle est ainsi, seule, dans la forêt, collée à son tronc, le visage heureux et souriant tourné vers le lecteur. C’est aussi troublant qu’incompréhensible.

La somme de ces trois livres est un malentendu, un rendez-vous impossible avec le sens caché de quelque chose qui se trouve un peu plus loin dans ma vie, un peu plus tard aussi et derrière lequel je marche, sans me presser.

Je suis toujours un enfant.

Le bouquiniste qui faisait du baby sitting

Philippe pourrait sans doute m’expliquer, mais la joie de l’avoir au téléphone ou de le retrouver pour les vacances me fait oublier ces questions que je devrais lui poser. Et puis il y a entre nous des priorités. C’est par Philippe que j’apprends qu’il y aura bientôt une suite à La Guerre des étoiles. C’est lui qui me parle aussi d’un nouveau groupe. Ca s’appelle The Police et ils viennent de faire un tube, « Message in a Bottle ». Il chante, fait la batterie avec sa bouche et me postillonne dessus. Philippe est un génie. J’oublie de lui parler des trois livres.

Durant les six mois que nous passons à Caen, je traîne souvent devant la bibliothèque de Papa. La bibliothèque de mon père existe encore aujourd’hui, mais les livres ont disparu, perdus ou jetés à l’occasion d’un déménagement. Je me souviens parfaitement de la façon dont le chandail de la fille du bois était remonté et surtout comment sa poitrine bronzée s’écrasait sur le tronc.

Précisément.

Le bouquiniste qui faisait du baby sitting

Des livres, il y en a bien plus chez Claude, le bouquiniste.

Il fume comme un pompier. Maman me laisse dans sa boutique quand elle va faire des courses à Continent et elle me récupère sur le chemin du retour. Claude est libraire d’occasion. Il a la cinquantaine, une voix éraillée par ses Gitanes. Ca sent le papier jauni dans sa boutique pas bien plus grande que celle de Rosalie, la mercière de Courbevoie avec ses boutons, ses tétons et sa porte à clochette.

Claude dit toujours, comme s’il avait eu une relation aussi particulière avec la boisson qu’avec la littérature : « Le bouquiniste, c’est le bistrot des gens qui ne boivent pas. »

Je m’assieds sur un tabouret de bistrot devant son comptoir plein de vieux SAS et de San Antonio. Il est lui assis de l’autre côté. Il fume, les jambes croisées, m’appelle « mon petit » alors que je suis entré en sixième. Ce que j’aime chez Claude, c’est qu’il ne me prend ni pour un enfant ni pour une corvée. Il ne se sent pas obligé de me parler, de me faire la conversation.

Il y a là des centaines de livres dans un désordre apparent et trompeur. Claude sait où se trouve la moindre référence. Quand un client entre, il change de ton, devient précis, professionnel, indique tout de suite s’il a le livre ou pas. Et ce changement de ton me plaît bien. Il y a le Claude des clients, et il y a le mien.

Claude vit avec Pénina, une femme plus jeune que lui qui ressemble – c’est le souvenir qu’elle m’a laissé – à l’actrice Anémone. Parfois, je monte chez eux, il y a un narguilé, des tam-tams africains, plein d’autres livres, mais pas d’enfants.

Pour aller à la librairie en voiture, on passe devant un cinéma qui ne joue jamais les films habituels du genre Le Gendarme et les extra-terrestres ou Superman. Non, ce cinéma joue des films dont je ne peux pas discuter avec ma mère. Des affiches déchirées, sans images souvent, tapissent sa façade bleu nuit.

Deux ans plus tôt, la programmation de ce cinéma m’aurait inspiré des questions à Maman. Pourquoi l’infirmière n’a pas de culotte ? Pourquoi les suceuses avalent tout ? Mais aujourd’hui je me tais, sans savoir, je me doute qu’il vaut mieux éviter certains sujets.

Il y a de tout chez Claude, y compris des Playboy, empilés dans le fond de sa boutique, avec de vieilles reliures hors d’état et des SAS (je prononçais Sasse parce que je ne comprenais rien) sur la couverture desquelles il y avait souvent de longilignes femmes noires avec des fusils mitrailleurs.

Les livres de Claude ne sont pas pour les enfants. On trouve sur ses étagères des éditions rares, des livres de poche, des encyclopédies dépareillées, des gravures et de vieux exemplaires du Crapouillot. Il est rare que je termine un livre ouvert chez lui, mais je sens confusément que ces milliers de pages enfermées dans sa boutique, ces pages qui sentent le moisi, que tous ces livres méritent ma curiosité et même un peu de mon respect.

Un jour, Pénina tombe enceinte. Maman dit que les enfants les plus réussis sont ceux qui viennent tard. Je ne comprends pas pourquoi mais je me sens concerné par cette grossesse. Mes trajets fréquents devant le cinéma porno, la différence d’âge entre Claude et Pénina, les mystères que renferment les livres rangés dans la bibliothèque de mon père et mes longs moments à fouiner dans la librairie de Claude me confèrent un rôle particulier dans la naissance à venir ou en tout cas peuvent l’expliquer au travers d’une petite sorcellerie que je me suis inventée.

Quelque temps plus tard naît Nathanaël.

Ce bébé est resté pour moi l’enfant tardivement réussi de ses parents, mais aussi la preuve qu’un petit garçon peut voir le jour au milieu des livres. Aussi vrai que les enfants naissent dans les roses et les choux.