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C’est la démission de la semaine. Superman quitte le journalisme après tant d’années passées au service de l’information. L’anecdote qui passionnera les fans de comics nous amène à nous poser cette question. Que peut-on apprendre de la profession exercée dans le civil par les super-héros et de leurs pratiques professionnelles ? Y-a-t-il des enseignements à tirer de la vie de bureau assez peu reluisante de ces individus pas si bien insérés dans un monde du travail qui ne les comprend pas et ne les connaît pas vraiment ?

Le métier du super héros, une couverture mais pas seulement. Si on gratte un peu, on s’aperçoit que sans vie professionnelle, le lustre du super-héros est bien pâle. La vie pro du héros accuse le contraste entre vie-privée,-vie-pro et vie héroïque. Le voir en costume fluo à longueur de planches serait comme un dîner seulement composé de desserts. Si le super-héros fascine, c’est autant par ses exploits que par sa manière de faire semblant d’être normal, donc de travailler. Le métier à la ville des héros a donc une fonction bien précise : montrer leur part d’humanité et faire patienter le lecteur en attendant leurs exploits. Le plus souvent, les super héros sont mal insérés dans la vie professionnelle. L’open-space les tue à petit feu et les collègues ne les comprennent pas.

Les super héros souvent harcelés sur leur lieu de travail. Pour protéger leur véritable identité, ils sont obligés de supporter les mesquineries de la vie de bureau et de se soumettre à la hiérarchie. Peter Parker alias Spider-Man est mal considéré par le rédacteur en chef du Daily Bugle. Clark Kent, jusqu’à sa démission récente, subit la concurrence professionnelle de Loïs Lane, une femme qui en veut et bien plus affirmée que lui. Autre figure professionnelle des comics, les savants fous qui souvent finissent mal comme Bruce Banner alias Hulk ou le Docteur Otto Octavius alias Dr Octopus. Ces scientifiques font preuve d’une véritable incapacité à se fondre dans le train-train de firmes technologiques ou de complexes militaro-industriels qui brident leurs talents et les mènent tout droit au burn out. Alors ils se livrent au détournement de leurs recherches à des fins douteuses. Ces super vilains utilisent souvent le matériel et les moyens de l’employeur pour se livrer à leurs expériences. Méchant ou gentil le super héros/vilain n’est pas fait pour travailler, véritablement. La dualité de son existence l'en empêche. Son salariat est une sorte de purgatoire, un point de passage obligé pour convaincre le lecteur que son insertion dans le monde du travail bien réel est un tremplin narratif pour mieux exister dans une vie aventureuses.

Leur métier est-il une couverture ou une vocation ? Comment être sûr de leur motivation ? Chez Peter Parker, alias Spider-Man, la profession de reporter photographe est surtout un gagne-pain pas très rémunérateur. Déontologiquement, Parker est une merde puisqu’il gagne sa vie en se photographiant lui-même en action héroïque pour revendre ensuite les clichés à son propre journal. Autant dire qu’il y a conflit d’intérêts. Ses photos sont souvent ratées. Tout juste bonnes à être publiées sur Instagram. La plupart des filles qui l’entourent réussissent et gagnent plus que lui. Ses copains mâles sont quant à eux le plus souvent des fils à Papa, je pense notamment à Harry Osborn, aussi instable psychologiquement que son père, industriel, mais moins doué pour les sciences.

La recherche du sens au travail chez le super héros. Iron Man dit Tony Stark dans le civil en est un bon exemple. Industriel richissime du secteur de l’armement, voilà un mandataire social saisi de scrupules quand il comprend enfin qu'il fait d'abord commerce de la détresse humaine et de la guerre. Doit-il vendre des armes ou sauver le monde ? Le conflit est résolu par l’instinct de survie. Stark se réinvente en Iron-Man pour ne pas mourir d’une crise cardiaque. Il découvre ainsi la philanthropie et évite de succomber au stress d’une vie de marchand d’armes. On a ici affaire à un cas typique de résilience professionnelle.

Chez les super-héros, les scientifiques sont en burn-out. Bruce Banner (Dr en Physique) en est le meilleur exemple. Son expérience sur les rayons Gamma vire au cauchemar et a sur lui des effets secondaires. A l’instar des victimes de maladies professionnelles, Bruce Banner devenu Hulk, ne peut poursuivre son employeur car il a détourné son outil de travail à des fins personnelles. Il est également un cas typique de déchéance sociale passant du statut de scientifique respecté à celui de SDF vivant d’expédients (mais avec un budget fringues hallucinant). Plus globalement, l’univers Marvel montre que les savants ou les chercheurs souffrent de difficultés psychiques qui les conduisent systématiquement à être leur propre cobaye. Ne pas s’étonner qu’ils finissent par devenir mauvais ou subir le même sort que les rats nourris aux OGM. Philosophiquement, ils traduisent l’éternel problème de leur secteur : science sans conscience professionnelle n’est que ruine de l’avancement.

Le travailleur handicapé est évidemment une figure héroïque du monde du travail dans les comics. Si la plupart des super héros sont physiquement avantagés, ils sont pour certains handicapés. Ce handicap peut d’ailleurs être à l’origine d’un pouvoir décuplé. Les associations qui font la promotion de l'insertion professionnels des personnes à mobilité réduite, des non voyant l'ont parfaitement compris. Matt Murdock, l’avocat aveugle est Daredevil justicier la nuit et juriste le jour. Lui aussi se trouve dans une situation de conflit d’intérêt. Comment livrer à la police après minuit des vilains qui pourraient être ses clients en journée ? De ce point de vue Daredevil a un véritable problème psychologique. Il fait justice lui-même en utilisant parfois des balances. Il reste néanmoins une rareté dans l’univers des super héros puisque un des rares à représenter les professions libérales dans l’univers Marvel. Une sorte de pigeon ?

Formation permanente, le modèle social du lycée professionnel des X-Men. A ma connaissance, les X-Men ne foutent pas grand-chose dans le civil à part être en formation toute la journée quand ils ne sont pas sur le terrain. On leur pardonne, puisque nous avons affaire à des vrais cas sociaux : enfants livrés à eux-mêmes très tôt (Diablo, Cyclope), immigré irlandais (Le Hurleur), jeune agriculteur paupérisé (Colossus), agent canadien ingérable (Serval), etc. Seul le Pr Xavier dans cette équipe qui a connu pas mal de turn over et de renouvellement semble véritablement travailler, en s'appuyant notamment sur les qualités managériales et la constance du Cyclope. Xavier incarne la figure charismatique du coach, habité par la responsabilité sociale de son entreprise d’insertion – car son école n’est finalement que cela. Il faut selon lui changer le regard des autres salariés sur le mutant mais c’est à eux de faire l’effort d’insertion dans un monde pas toujours conçu pour eux.

Chez les super héros, le rentier finit toujours par payer un jour. Batman alias Bruce Wayne, s’il était français partirait s’installer en Belgique. Mais non. Cet héritier est attaché à sa Gotham City plus qu’à son patrimoine. Batman paierait certainement l’ISF pour continuer bénévolement sa mission nocturne et se battre contre le mal au mépris des accidents du travail et des investissements en matériel que sa mission lui impose. Batman et quelques autres super héros à fort pouvoir d’achat (Le Hurleur est un ancien notable irlandais) font partie de ses rentiers qui rendent à la collectivité ce que la vie et la naissance leur ont donné. Te casse pas super con.

Thor, l’artisan largué par le progrès technologique. La modernité a fait de Thor, le super héros scandinave, une sorte d’archétype de travailleur manuel victime du progrès technologique. Il est en décalage avec son époque. Son marteau et son sens des traditions le rendraient presque solidaire de l’ouvrier menacé par la mondialisation. Quelle reconversion pour Thor ? Commissaire priseur ? Cordonnier ? Franc-Maçon ? Livreur chez Interflora ? Le bâtiment embauche. Dans ce secteur, il ferait sans doute un bon technicien de voirie. Encore faudrait-il qu’il se mette au marteau-piqueur.

Les 4 fantastiques, la start-up imbue d’elle-même. Les Fantastic Four m’ont toujours fait penser à des geeks narcissique et contents d’eux-mêmes, fiers de leur petite PME. Ils ont malgré l'âge, l'arrogance d'une Génération Y tombée dans un soixant-huitardisme attardé. Croyance béate dans le progrès, fascination pour la technologie, à 4 ils parviennent à être multitâches. Je les vois bien, le soir, devant leur écran, à live-tweeter E=M6. La Torche n’est pas fiable, s’enflamme pour un projet et refroidit immédiatement dès qu’il faut de la constance, l’homme élastique est adaptable, certes, hyperactif mais bavard, ses réunions verbeuses s'étire en longueur. La Chose pourrait travailler dans une agence de pub ou chez Bricomarché quant à la femme invisible, elle est évidemment en RTT et couche avec son patron. Les 4 personnages sont à l’origine spationautes de profession mais leur instabilité psychologique et physiologique laisse sceptique quant à l’efficacité des tests de personnalité pratiqués par les recruteurs.

Superman, le sénior en bout de course. C’est sa démission qui cette semaine a retenu l’attention et a déclenché ce billet fleuve. Mais qui sait qu’en quittant ses parents adoptifs, Clark Kent a dû s’y reprendre à deux fois pour entrer dans le journal qu’il quitte aujourd’hui. En effet, le CV de l’homme d’acier nous enseigne qu’il a candidaté une fois au Daily Planet et que cette candidature a d'abord été retoquée. Kent, un looser ou une victime des tensions sur le marché du travail ? Il lui faudra être embringué dans une affaire rocambolesque pour que Superman devienne une vedette tandis que Kent, profitera des bénéfices collatéraux  de ses aventures pour être enfin embauché. Après des années de fidélité à l'employeur, abonné à la rubrique des chiens écrasés (Loïs Lane se taillant la part du lion), on a donc appris que Superman arrêtait le journalisme. Il semble avoir des raisons sérieuses et on ignore s'il a fait un bilan de compétence. Le journal qu’il a plus ou moins bien servi depuis 70 ans semble orienter sa ligne éditoriale vers le ragot et le caniveau. A l’instar de nombreux salariés en quête de sens, de reconnaissance et de cohérence entre leurs valeurs de l'entreprise et leurs aspirations, le journaliste Clark Kent fait jouer ce qu’on appelle chez nous la clause de conscience. Toute la question est de savoir s’il va être super héros à plein temps ou si, comme pas mal de séniors de la profession il va ouvrir un site internet d’investigation, autrement dit un pureplayer plutôt positionné à gauche. Affaire à suivre dans les prochaines aventures de Superman.

Finalement, c'est la question subliminale, faut-il embaucher un super héros au risque d'accentuer l'inégalité homme-femme au travail ? La question a l’air triviale mais elle se pose. Embaucher un super héros c’est certainement recruter le contraire de l’employé du mois. Le premier écueil c’est évidemment l’absentéisme. Parker et Kent ne sont jamais là au moment où on a besoin d’eux. Toujours prompts à s’éclipser d’une réunion, à disparaître quand il y a du boulot. En cela, ils confirment une partie des reproches habituellement adressés aux journalistes : peu ponctuels, difficiles à joindre. On peut espérer que le super héros compensera en efficacité ses nombreuses absences. La question de la violence se pose également puisqu'il est fréquent que le double héroïque vienne saccager les locaux lors d'une bataille commencée sur le toit et qui se conclut par d'important dégâts matériels.

Et pourtant...le super héros est généralement doux comme un stagiaire au bureau. Il est maladroit, renverse les cafés, subit les colères de ses supérieurs. On le voudrait plus dur, il donne l’impression de ne pas s’affirmer insuffisamment. Un autre point est la question de l’argent. S’il n’est pas héritier comme Batman ou à la tête d’un empire industriel comme Iron Man, le super héros se contente d’un salaire modeste, il ne progresse pas, prend rarement des responsabilités. On soupçonne un piètre manager, et même un refus de le devenir et d’entrer véritablement dans la carrière. Le super héros semble avoir mieux à faire ailleurs. Il confirme en cela les publicités des leaders de l’intérim qui vantent les talents cachés de leurs comptables et autres agents administratifs. Y'a pas que le boulot dans la vie. Enfin, le super héros au bureau est souvent un homme. Les super héroïnes de premier plan chez Marvel font de la figuration. Seul Wonder Woman, issue de la branche aînée (DC Comics) semble avoir atteint le sommet de la notoriété avec une activité professionnelle limitée à la tenue d’un commerce de mode, ce qui prouve le manque d’imagination des scénaristes. On pourra également évoquer la carrière professionnel en dent de scie de Catwoman. Avant de devenir l’ennemie de Batman, cette jeune femme va former dans la rue sa conscience sociale et sa volonté de se battre pour défendre les prostituées. On ignore si sa tenue a été empruntée à une dominatrice, mais le cursus professionnelle de Selina Kyle commence belle et bien dans les bas fonds en tant que travailleuse sociale improvisée aux côtés des péripatéticiennes qu'elle défend contre les violences faites aux femmes par le Milieu. Si l’on devait comparer le positionnement féministe de Wonder Wwoman et de Catwoman dans la société d’aujourd’hui. Wonder Woman interviendrait au Women’s forum de Deauville et Catwoman aurait certainement rejoint le collectif Oser le clitoris. Ce n’est qu’une intuition.

En conclusion, ma recommandation est la suivante. Transparent n°1. Il faut embaucher un super héros pour trois super héroïnes histoire d’améliorer une parité mal en point. Transparent n°2. Il faut les payer correctement mais sans plus car ils ne font pas vraiment leurs heures et sont souvent brouillons.  Transparent n°3. Ne pas hésiter à les poster sur un emploi semi-fictif pour leur laisser du temps libre. Transparent n°4. Passer avec eux un pacte moral sur le nettoyage des bureaux et les mettre en garde contre la détérioration de matériels provoquées par leurs activités annexes. Transparent n°5. Les employeurs sociaux prévoiront un vestiaire mais éviteront de prêter les voitures de la société.

Résumé. En vérité, embaucher un super héros relève d’un acte volontariste, un peu comme ces boites qui salarient des sportifs de haut niveau ou font du mécénat. Il faut savoir retenir les meilleurs qui sommeillent en eux. Le super héros qui travaille s’insère mieux dans la société, la comprend mieux pour mieux la servir. En cela, le super héros qui bosse ressemble à n’importe quel être humain qui cherche l’estime de lui-même et la reconnaissance de ses collègues.