Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Vive Marseille, les ingénieurs et les ingénieuses, vive Centrale, vive Twitter. Avant-hier je réagis aux propos très techniques du ministre de l’agriculture. J’en tire aussi une chronique pour la Gueule de l’Emploi sur Europe1. Sur Twitter, Guillaume Quiquerez (sur Twitter @GQuiquerez), responsable du labo sociétal, École Centrale de Marseille souhaite y réagir. Et bing, il est la aujourd’hui, juste en dessous de ce chapeau. Avec une question : la science en talons et la technique en rose ?

"Je me permets de prolonger librement la chronique de David Abiker, publiée ici sous le titre « La femme et la technique, c’est bien connu ».

Deux mots de présentation d’abord : je travaille à l’École Centrale de Marseille, où  l’une de mes missions est de réfléchir aux enjeux éthiques auxquels une Grande École d’ingénieurs est aujourd’hui confrontée. Si possible, il s’agit aussi de développer des actions en cohérence avec ces analyses. Parmi les enjeux principaux, incontestablement, figure l’égalité entre les hommes et les femmes dans les filières scientifiques et techniques – et donc, plus tard, dans les métiers correspondants. Rappelons le contexte : près de 50 % des titulaires du bac S sont des jeunes filles, mais elles sont presque deux fois moins nombreuses dans les écoles d’ingénieurs, même si leur nombre est en (lente) progression. Concrètement, la nouvelle promotion de Centrale Marseille compte 27 % d’étudiantes.

Cet état de fait est donc profondément inégalitaire. Mais on ne saurait pour autant qualifier l’inégalité de criante : tout à l’opposé, il s’agit là souvent d’une inégalité muette. Douce, acceptée, et même souvent tue par les principales concernées : à écouter beaucoup d’entre elles, les étudiantes trouvent beaucoup plus naturel de s’orienter vers des cursus non scientifiques, ou, parmi les sciences, de s’intéresser davantage aux sciences du vivant (biologie, chimie, médecine…). Ce serait leur choix initime, leur envie, leur désir.

En fait de goût naturel, il n’y a là que des trajectoires culturelles, c’est-à-dire des intériorisations de représentations sociales systémiques, héritées et non questionnées. C’est donc tout à l’honneur du journaliste que de revenir, se saisissant du prétexte d’une vaine polémique, sur le fond du sujet. Il n’est d’abord pas banal qu’un acteur d’un média « grand public » se mêle de ces ennuyeuses affaires de déterminants culturels des choix d’orientation des élèves. Il est encore moins banal d’interroger, dans ce cadre, le rapport des femmes aux sciences et aux techniques, a fortiori quand on sait que les travaux des chercheurs sur ce point sont étonnamment peu nombreux. Qu’un homme, enfin, en soit l’instigateur, voilà qui est d’autant plus méritoire.

Mais la question soulevée par David Abiker est truffée de pièges et de difficultés. C’est sur ce point que je souhaite prolonger son intervention. Car, en l’occurrence, agir sur cette inégalité, c’est vouloir concourir à l’évolution des représentations et donc développer une stratégie dans cette perspective. Là, un problème difficile se pose à chacun : comment s’y prendre ? Car il ne suffit pas d’une incantation louable pour intervenir avec pertinence. De fait, deux écueils massifs sont couramment rencontrés.

Le premier s’inscrit dans la pure tradition féministe de lutte d’émancipation communautaire : les dispositifs mis en œuvre consistent à ce que des femmes ingénieures ou chercheuses qui ont réussi – à l’exclusion des hommes – s’adressent à des jeunes filles lycéennes – à l’exclusion des lycéens.  Le programme « futures scientifiques », porté en région PACA, relève notamment de cet esprit. Si les vertus de l’exemplarité sont en effet connues, ces démarches, qui militent dans le cadre d’une lutte des classes sexuées, manquent pourtant de comprendre un point essentiel : l’identité « genrée » se construisant dans l’interaction entre des femmes et des hommes (que ce soit dans une cellule familiale, une classe de lycée, ou une entreprise), c’est avec des femmes et des hommes qu’il est le plus efficace de la questionner, pour les femmes et les hommes.

Le second écueil est radicalement opposé. Il consiste à se saisir de certains stéréotypes féminins pour peindre la science et la technique à leur image. Le très bon site « Mademoiselle fait Centrale », cité en référence par David Abiker, prend parfois ce risque. On y apprend notamment que « les femmes ont des qualités spécifiques à apporter au monde de demain : une autre vision, une approche plus pragmatique sur la conduite des projets, une certaine forme d’analyse, un sens plus développé des relations humaines, une façon parfois d’arrondir les angles ». Autrement dit, les entreprises ont besoin de femmes ingénieurs du fait… de leurs qualités naturelles. Là, on ne tente pas de déconstruire le cliché, on s’en saisit dans l'espoir d'en retourner les effets. Récemment, c’est l’Union Européenne qui a poussé le bouchon le plus loin, avec sa campagne « Science, It’s a girl thing !». Rouge à lèvre, mini-jupes, talons et ambiance rose : rien ne manque au clip de lancement de l’UE pour transformer la science en un truc vraiment super sexy. Mais vraiment super sexiste.

À bien y regarder, ces deux démarches, que d'apparence tout oppose, fonctionnent sur un même présupposé : l’existence d’une spécificité féminine du point de vue du rapport aux sciences et aux techniques. Dans le premier cas, spécificité communautaire, qui justifierait la coalition de la classe sexuée affaiblie (mais pas faible) dans un esprit de lutte séparatiste. Dans le second cas, spécificité naturalisée, qui appellerait à la reconnaissance de la différence et de la complémentarité dans les rôles sociaux. Par-delà les indéniables bonnes intentions présidant à ces démarches, dans un cas comme dans l'autre, il me semble donc qu'elles risquent ensemble de manquer leur but ; voire pire : d’entériner la situation qu’elles dénoncent.

Pour remédier à l’inégalité flagrante entre les femmes et les hommes dans le domaine des sciences et des techniques (notamment), il n’y a donc nul autre chemin que celui du lent travail collectif de déconstruction des représentations genrées auprès des femmes et des hommes. Car la sous-représentation des femmes dans les métiers techniques et scientifiques n’est, par exemple, que la face renversée de la sous-représentation des hommes dans les métiers de l’éducation, du soin, et du service à la personne. Cette démarche, plus complexe et plus longue, appelle ainsi une réflexion et une parole systémiques, une analyse historique, une vigilance sociologique, et une pédagogie en alerte sur les clichés, qui savent s’incruster dans les moindres interstices occultés de la vie sociale, y compris dans les actions visant à lutter contre eux.

Le concours des médias, dans ce travail collectif de désoccultation des rapports sociaux de sexe et de pédagogie auprès de tous, est évidemment déterminant. C'est dire s'il serait heureux qu'ils deviennent exemplaires… à commencer par être attentifs à ce que le rôle de la femme à l’antenne matinale ne soit pas systématiquement de rire avec bienveillance et de donner l’heure !