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La scène que je vais vous décrire a duré une seconde.

La scène que je vais vous décrire a duré une seconde. J’ai cru qu’elle n’en finirait pas. Il y a quelques jours, j’étais à un dîner placé. Entouré de femmes, sur ma droite et sur ma gauche et même en face.

Intelligentes, drôles, jeunes et jolies, étaient donc mes voisines de table. J’ai servi le vin, fait un peu le malin, la discussion s’est enflammée sur je ne sais quoi car il y avait du bruit et j’ai oublié. Vraiment j’essayais d’être un convive agréable jusqu’à ce que un mot, un mot commençant par pa ou pi ou bien le pe d’Europe1, je ne sais plus, ne m’entraine vers la catastrophe. Un morceau minuscule de veau file comme un missile vers la main gauche, enfin je le pense, de ma voisine de droite.

J’en reste interdit sur le moment.

Avec un familier ce genre d’incident est gênant, mais avec une jeune femme qu’on ne connaît pas, une telle projection franchit vite le mur du son pour une 4e dimension de la honte et de la solitude où le bruit s’estompe, où l’on est livré à soi-même et où l’on ne pense plus qu’à repérer le postillon. Les conversations, le temps, les vrais enjeux, la Syrie, le chômage, les journées du patrimoine d’Europe1 (aujourd’hui), tout semble s’interrompre au détriment d’une seule vraie grande cause : repérer le postillon.

A tout prix.

Où est-il ce minuscule morceau de veau ? Je le localise alors sur le revers de la main de ma victime, il est plus petit qu’un grain de riz, a la couleur brune de la sauce au vin et à la crème qui nappait la pièce de veau. La jeune femme poursuit sa conversation sur le marché publicitaire sans que je puisse deviner dans son regard si elle sait ou pas.

Reste-t-elle impassible par élégance, bonté d'âme, charité ou ne s'est-elle aperçue de rien ? Je continue à lui répondre en apnée dans la gêne tandis qu’un autre moi fixe le projectile comme un condor en altitude observe l’agnelet.

Alors, avec un culot monstre et une vitesse d’exécution que je ne me connais pas, je passe ma main sur le revers de la sienne dans une tentative de lift incroyablement folle ayant pour objectif d’évincer le morceau de veau. Ca peut passer pour un mouvement d’enthousiasme lié au sujet de la discussion, à une familiarité un peu galante ou à un geste de vieux maniaque inexplicable. Ma main passe donc sur le revers de sa main, je pense ainsi balayer le projectile de la honte, mais, de manière inattendu, celui-ci se cramponne. Le postillon ne bouge pas !

Accroché, rivé, collé au revers de cette jolie main, encore bronzée des vacances, portant une alliance, je m'en souviens, et un diamant en sautoir.

L'opération postillon vient d'échouer et l'histoire ne repassera pas les plats...

J’ai loupé mon affaire.

J’en reste dépité, tétanisé d’effroi, ruminant la blessure narcissique béante au milieu de laquelle je vois le veau entier appelant sa mère. J'en pleurerais de honte.

Désespéré et vaincu, je regarde encore le revers de cette main gracieuse souillée par ma façon de bouffer comme un goret et là, surprise !

Je réalise avec une jubilation mêlée d’un lâche soulagement que ce que j’ai pris pour un postillon à base veau n’est en réalité, comment ne pas l’avoir remarqué sur une si jolie personne, n’est en réalité, donc,…

…qu’un grain de beauté.