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Et si la France était devenu un pays tout simplement détestable ?

Je sais ça n’est pas bien de dire les choses de cette façon, je n’oserais pas le dire sur Europe1, j’aurais peur, je n’assumerais pas. Alors je le dis ici. Dans cette intimité là.

Une réflexion presque intime en partage.

Voilà cette intuition ; je suis sûr qu’on ne quitte pas la France pour des raisons fiscales. Je crois qu’on quitte la France parce qu’on a les moyens et surtout l’envie d’aller voir ailleurs si elle n’y est pas. Si elle n’y est plus.

Je crois qu’on quitte la France parce qu’on ne la supporte plus. Et je crois que la France est devenue insupportable. Et c’est parce que je ne fais que croire que je m’exprime ici. Pas ailleurs. C’est trop important.

Et notre France n’est pas insupportable qu’aux riches, elle est insupportable à ses habitants, à commencer par les plus pauvres.

Quiconque est en bonne santé mentale dans ce pays a des rêves et des envies d’ailleurs. Il y a deux mois le manifeste Barrez-vous sonnait déjà le tocsin. Deux ans avant ce texte j’avais réalisé cette interview du sociologue Louis Chauvel spécialiste de l’appauvrissement d’une génération et qui donnait à la jeunesse pauvre et désargentée le conseil suivant : partez à l’étranger. Il n’y a pas un sociologue dans ce pays qui ne constate la bunkarisation des classes sociales, l’étanchéité croissante des couches de la société, le blocage des mécanismes de promotion individuelle et collective.

La France est devenu un pays détestable car tous les indicateurs, mêmes les plus insolites montrent que les Français ne se supportent plus les uns les autres.

Dans la longue liste des symptômes, la fiscalité qui frappe les riches me paraît secondaire même si pour certains nantis, elle est déterminante. Mais il y en a d’autres. On peut citer en vrac :

- la préférence institutionnalisée pour le chômage qui exclut de facto les plus jeunes, les plus vieux, les femmes et les étrangers pour ne reposer que sur une base très étroite à savoir l’homme blanc de 25 à 45 ans, - l’incapacité à intégrer les étrangers tout en revendiquant un modèle exemplaire d’intégration, les derniers chiffres le montrent, la France terre des droits de l’homme, terre d’asile, terre d’accueil est nulle en intégration, - la plus forte consommation au monde d’anxiolytiques et d’antidépresseurs, - le cynisme qui fait partout office de prêt à penser, de prêt à blaguer, - la pire des réputations touristiques des Français quand ils se déplacent et des Français quand ils reçoivent et il suffit pour s’en convaincre de jeter un œil à la dernière étude sur l’hospitalité parisienne, - des partis populistes qui réalisent aux élections des scores élevés, - des partis de gouvernement incapables d’affirmer leur modèle de gouvernance et qui embrayent le pas de la démagogie avec à ma gauche les 75 % et à ma droite le pain au chocolat, - des partis de gouvernement ayant chacun donné l’exemple d’élections truqués et non démocratiques pour choisir leurs dirigeants, - des conflits larvés de génération avec une critique ridicule de la génération Y par la génération X elle-même pleine de rancune à l’égard de la génération qui a fait mai 68, - une détestation des religions qui confine à la suspicion tant il est avéré que tout ce que ce pays compte de vrais religieux lui est bien plus socialement utile qu’il n’est néfaste à la réalisation du pacte républicain, - une confiscation politique, démagogique et professionnalisée du débat public par les associations de tous horizons qui ont fait des poursuites judiciaires un moyen d’existence et de promotion politique et sociale de leurs membres, - une utilisation abusive du principe de précaution dans tous les domaines de la vie collective doublée d’un culte du risque zéro sclérosant, débilitant, infantilisant, - une crise syndicale qui n’a jamais été aussi forte : crise de la représentation d’une part, crise des idées de l’autres. Les négociations sur le travail le montreront dans quelques jours : elle prouveront surtout que les syndicats patronaux comme les syndicats de salariés sont surtout soucieux de garantir leur survie dans un système en bout de course, - une crise économique majeure que la France n’est pas le seul pays à subir mais qu’elle est sans doute le seul pays à combattre avec des idées et des outils qui datent d’un autre siècle, - une crise enfin de la représentation médiatique qui dresse le portrait d’une société toujours plus individualiste, où l’exhibition des douleurs intimes et non plus collectives est devenu depuis le milieu des années 80 le véritable gasoil du marché publicitaire y compris dans le secteur public, paradoxalement.

Je pourrais comme ça aligner le catalogue dépressif de ces maux bien de chez nous, je m’en tiens précisément aux symptômes qui traduisent non pas le malaise, mais le malheur, la dégringolade psychologique, l’incapacité à refonder le contrat social, le vivre ensemble et la bienveillance collective.

Dans cette République-là, la parole politique est d’autant plus anxiogène qu’elle est fondée sur un mensonge permanent, un mensonge de bonne foi, hélas.

On invoque une égalité dont la dynamique ne fonctionne pas. On évoque une exception française qui n’existe pas. On fonde la loi sur des principes que l’on ne respecte pas. On traite la jeunesse avec une hypocrisie, une condescendance et une démagogie qu’elle ne nous pardonnera pas.

Voilà pourquoi si j’étais riche ou si j’avais 20 ans, moi aussi je quitterais la France. Je la quitterais avec rancœur, avec amertume, avec des larmes, comme on quitte une personne qu’on aime et qu’on déteste à la fois, mais je la quitterais quand même, pour me sauver, avec tout l’égoïsme et toute l’énergie du désespoir, et faute de la quitter vraiment, je la quitterais dans ma tête et c’est bien ce que chacun de nous essaie de faire chaque jour pour tenter de l’aimer encore.

Et qu’on ne me serve pas l’argument « minable » et patriotique de la solidarité. C’est un argument donneur de leçon, mal fichu, un argument de sergent recruteur.

Personne n’aime son pays.

Personne n’est amoureux d’un passeport à part quelques doux dingues en rupture. Je n’ai jamais rencontré de ma vie quelqu’un qui avait l’amour du pays, quelqu’un qui me dise, j’aime la France.

En revanche…

Je n’ai rencontré que des gens bien. Tous formidables. Je ne connais pas de Français détestables méritant l’indignité nationale et pour paraphraser le chanteur, je n’en connais que de fragiles. Mais croyez moi quand je croise un patriote étiqueté, je change de trottoir. L’amour du pays c’est ce qui reste avant les premiers coups de canon.

L’amour du pays c’est pour 14-18 ou 1998, c’est pour justifier les morts ou supporter les buts.

La France est devenue un pays insupportable parce qu’elle ne se supporte plus, parce qu’elle est fatiguée de se mentir, parce qu’elle n’aime ni ses jeunes, ni ses vieux, ni ses hommes, ni ses femmes et qu’elle est devenue incapable de pardonner à un artiste, elle qui du temps de la renaissance les faisait venir de l’Europe entière.

La France est devenue insupportable parce qu’elle est tout simplement malheureuse, malheureuse comme une personne qui vous fait peine.

Partir de France aujourd’hui ce n’est certainement pas une déchéance, ou un passage à l’acte fou c’est juste un rêve sain, un rêve de Brésil, un rêve d’ailleurs dans une Europe plombée où d’autres nations, réussissent mieux que nous à se réinventer, à gérer le vieillissement, l’éducation, le travail, le partage, l’effort, les retraites. Partir de France c’est certes un privilège de riche mais c’est aussi une alternative pour les plus jeunes. Le même Louis Chauvel me disait dans l’entretien cité plus haut qu’il est préférable d’être jeune dans un Canada en crise plutôt que dans une France en croissance, c’est dire.

Alors pourquoi aimerait-on ce pays ? Dont l’Etat surendetté donne des leçons de gestion à ses citoyens qui n’en peuvent plus ?

Il faudrait être frappadingue pour ne pas avoir envie de partir. Il faut être un immense pervers pour imaginer que le monde n’est pas plus séduisant au dehors que la vieille France au dedans, il faut être un gardien de prison pour faire passer un évadé, un expatrié, un immigré de France, fut-il l’exaspérant Depardieu, pour un coupable, pour un salaud, pour un traitre.

Riche ou pauvre, celui qui se sauve nous raconte souvent une histoire que nous ne voulons pas entendre.

Et c’est souvent pour ça qu’on lui en veut.