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Hier, sur un forum, je me suis fait traiter d’encullé. Même avec une faute de frappe, la dernière fois qu’on m’a insulté ainsi, ce devait être en voiture et cela remonte à loin. J’avais sans doute grillé une priorité ; je fus mortifié sur l’instant mais vite rassuré car les insultes au volant sont comme les gaz d'échappement, elles se dissipent.

Mais sur ce forum internet, l’encullé va rester. Il va rester pour longtemps et si par malheur les internautes trouvaient amusant d’aller y jeter un œil à plusieurs, alors l’insulte se maintiendra dans les premiers résultats de Google et sera gravée sur le net plus durablement que sur une stèle de marbre. Je suis donc probablement un encullé pour la vie.

Mon désespoir en serait là si je n’avais trouvé au hasard de mes navigations une offre adaptée à ma détresse. Le service s’intitule SwissLife E-Réputation : la compagnie helvète assure mon risque numérique, appelons ça le numérisque*.

A l’instar des compagnies qui investissent dans la prévention routière, Axa publiait il y a quelques semaines un Guide du bon sens numérique à l’usage des imprudents de la toile. Les assureurs visent ainsi le grand marché de l’égo blessé, de l’e-réputation entachée. Ils assuraient déjà les risques des entreprises contre la perte de données informatique, les piratages ou les accidents d’images, mais ici la prestation vise le particulier.

Mon encullé et son auteur n’ont désormais plus qu’à bien se tenir. Car la promesse est alléchante. SwissLife me propose moyennant 9,90 euros mensuel 1/ Une plate-forme d’experts à mon écoute 2/ L’accès aux lessiveurs de Reputation Squad, spécialiste du nettoyage sur le web et… 3/ L’expertise de juristes qui défendront mes droits en cas d’atteinte à mon e-réputation.

Autrefois réservée aux happy few, cette batterie haute couture de services passait par des cabinets d’avocats pour stars paparazzées ou diffamées. Elle existe enfin pour le grand public dans la gamme prêt-à-porter et nous annonce pour après demain un concept étonnant : la virtualisation du risque effectif… On peut parler d'oxymore, je sais.

Je voudrai demain louer un appartement ? Je devrai non seulement fournir un bilan médical impeccable, mais aussi promettre au propriétaire que j’ai une excellente réputation sur internet. Inscrire ma fille à l’école ? Je souscrirai une assurance spéciale Facebook au cas où elle insulte un professeur ou, au contraire, si elle est l’objet d’une campagne de dénigrement de ses camarades. Un entretien de recrutement ? Je ferai vérifier par les nettoyeurs que ma sextape n’a pas précédé mon CV sur le bureau du DRH.

La politique tarifaire et les services des assureurs s’adapteront à mon profil de surfeur. Geek en retraite, bloggueuse high tech, anonymous, informaticien polisson, commentateur compulsif, selon que j'ai un bonus ou un casier numérique, on me proposera une franchise plus ou moins élevée. Et lorsque se réalisera le risque, la compagnie dépêchera sur les lieux virtuels du dommage, un e-enquêteur qui vérifiera les conditions de réalisation du "sinistre".

En bouclant son dossier le fin limier me demandera, avec dans le regard une sagacité glaçante, pourquoi d’après vous l’auteur de l’insulte a-t-il écrit «Encullé » avec deux L ?

Pour un peu, l'expert me soupçonnera de m’être insulté moi-même pour toucher des dommages et intérêts. *Je revendique la paternité du terme…jusqu’à ce qu’un internaute m’attaque en justice…