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Je vais vous confier quelque chose. Ma révélation écran de l’hiver. Je dis écran car je ne peux pas dire révélation ciné et je ne peux pas non plus dire révélation télé. Donc je dis révélation écran. C’est Downton Abbey. Downton Abbey conte l’histoire d’une famille aristocrate qui commence avec le naufrage du Titanic et qui n’est pas terminé au moment où j’achève la saison 3, dans le milieu des années 20. L’originalité de la série c’est qu’elle n’est pas seulement un Dallas de début de siècle transplanté dans la vieille Angleterre. Downton Abbey y est certes une propriété familiale, la famille est certes nombreuse comme celle des Ewing mais la trame est un peu plus élaborée. Elle est un peu plus élaborée grâce à l’apport subliminal de Karl Marx.

Je m’explique.

Ce qui fait la spécificité de Downton Abbey, ce qui rend la série géniale à mes yeux c’est que la famille aristocrate n’est pas l’héroïne de la série. Plus exactement elle partage la vedette à parité avec sa domesticité. Et c’est là que se trouve à mon avis l’intérêt de la série. Sans la division du feuilleton et du travail et donc de l’exploitation au sens marxiste du terme, pas de Downton Abbey ou bien une soupe tiède et sentimentale sans intérêt. Avec les employés de maison la série prend tout son sens. Lequel ?

Eh bien grâce à l’apport du marxisme qui a pris le temps d’infuser dans les esprits, ceux des spectateurs, ceux des auteurs et ceux des personnages qui n’ont pas lu marx (sauf peut-être le chauffeur irlandais Branson aux idées révolutionnaires), sans le marxisme, pas de série, pas de tension économique, pas de conscience de classe, pas d’intériorité chez les personnages, pas de sentiment de déclassement, pas d’espoir d’ascension sociale.

Voilà pourquoi Downton Abbey est une géniale série historico-sociologique sur le monde d’hier, la fin de l’aristocratie, la montée de la bourgeoise et les espoirs  souvent déçus du prolétariat. Downton Abbey bien qu’on s’attache aux trajectoires sentimentales des protagonistes, est d’abord une série sur le mouvement social et sociétal et c’est ce qui la rend passionnante et qui lui donne sa légitimité.

De la servante qui veut s’élever en passant par la case fille-mère prostituée à l’homosexuel tourmenté qui ne sait plus quoi faire pour échapper au regard de la société et à sa condition de valet condamné à observer les corps d'hommes sans les toucher, du Lord dépassé par le progrès au cynisme opportuniste de la douairière qui incarne les capacités d’adaptation de la monarchie anglaise, de la mère américaine au mari aristocrate dont les disputes incarnent le couple politique GB/US, Downton Abbey évoque d’une certaine façon ce que Visconti avait magistralement montré pour l'Italie dans le Guépard, la façon dont un monde disparaît englouti par un autre (toute proportion artistique gardée, évidemment).

Les amateurs de la série et les habitués de ce blog noteront également que Downton Abbey est une série sur l'embauche et le licenciement du personnel. Le majordome recruteur Carson joue ici la courroie de transmission entre ses maîtres qu'il sert avec un dévouement et une bonté d'âme qui confinent souvent à la bêtise et à la servilité. C'est lui qui le plus souvent recrute selon les critères de la recommandation et des bonnes moeurs... On ne compte plus dans la série le nombre de domestiques qui entrent et sortent du domaine. Femmes de chambres virées parce qu'enceintes, valets congédiés pour vol, remplaçants, intérimaires, précaires (si le mot existait à l'époque), armée de réserve des chômeurs que produit le capitalisme en crise... Ces recrutements n'ont jamais lieu dans les pièces nobles, mais dans des sous-pentes, dans des bureaux obscurs car les seigneurs ne mettent que rarement leur nez dans ces affaires subalternes. S'organise alors une sous-société formée par les domestiques qui vont et viennent, entre ceux d'entre eux qui ont une petite partie du pouvoir et qui sont encore plus réactionnaires que leurs patrons et ceux qui triment. Évidemment, le travail joue les premiers rôles dans cette partie de la maison. Il est partout, sans relâche, sans répit on astique, on brique, on sert, on nettoie. Une vie de travail qui s'oppose à la vie oisive menée par les propriétaires. Vous l'aurez compris, le petit personnel est dans Downton Abbey une variable d'ajustement, un carburant économique, une main d'oeuvre bon marché essentielle à la vie de la maison comme au bon fonctionnement du scénario. Un couple parvient à s'embourgeoiser, les Bates, premier Valet, femme de chambre qui incarnent une forme d'ascension sociale heureuse et exemplaire qui rappelle la morale victorienne de la fin du XIXe siècle.

Mais ce n’est pas tout. Dans Downton Abbey, il n’y a pas de gentils contre les méchants. Domestiques et Lords sont des marionnettes à la fois des rapports de production et de classes qui les dépassent, ils sont également menés par leurs sentiments, leur capacité d’agir et par le progrès technique. Ils sont aussi conduits par leur habitus. Il faut voir la difficulté pour les uns d’assumer leur progression dans la société et le monde. Même « parvenus » ils ont du mal à s’y faire, à l’assumer. Même intégrés dans la classe possédante, les voici rattrapés par leurs origines, leurs scrupules et leur milieu. A l'inverse, certains personnages sont portés, promus par le progrès et la modernité, à commencer par les femmes de la maison (quand elles ne sont pas domestiques), qui sont les premières à profiter de la libération timide des moeurs... C’est ce qui fait de la série, une somme de parcours sociologiques et historiques observés par un historien qui aurait pris la double option  socio-TV à l'école...

Il y a enfin dans l’épisode 6 ou 7 de la saison 3 un passage exemplaire. Un passage qui dit combien les scénaristes derrière le côté neuneu de certains dialogues ont le sens du paradoxe et de la complexité. Dans cette scène, Lord Robert Grantham qui possède le domaine et qui s’est fixé le devoir de le transmettre dans un meilleur état qu’il ne l’a reçu doit faire le choix du progrès technique et des investissements industriels proposé avec insistance par son gendre. Matthew Crawlay  veut moderniser l'exploitation qui perd de l'argent, acheter des machines et licencier quelques fermiers trop nombreux à son goût. Dans cette discussion, les deux hommes incarnent deux visions bien distinctes du progrès, ou deux univers antagonistes malgré les apparences.

Le lord explique ainsi au gendre qu’investir pour licencier quand il a reçu en héritage non seulement les privilèges mais également « La responsabilité des âmes qui vivent sur cette terre de Downton Abbey, lui paraît absurde ». Et le gendre a beau jeu de lui répondre que « congédier les fermiers pour investir dans du matériel agricole c’est assurer un avenir au domaine ». Débat moderne s'il en est.

Reste enfin le personnage magistral de la grand-mère Violet. Maggie Smith monument de la scène anglaise joue le rôle de cette douairière, diable boiteux  stratège comme un Talleyrand. C'est elle qui tient par ses réparties la chronique du changement qui vient trop vite. C'est elle qui est le centre de gravité de l'inertie politique anglaise, l'arbitre des évolutions nécessaires, les vraies. C'est elle qui, en grande et absolue réactionnaire, incite la famille à lâcher du lest pour conserver ses privilèges quand il le faut. C'est une vrai politique, insubmersible, absolument conservatrice mais capable d'évoluer quand ses intérêts sont en jeu. Elle est mon personnage préféré.

Tradition contre modernité, réaction contre progrès, conservation contre évolution, le moteur de la Downton Abbey fonctionne grâce au mouvement alterné d’oppositions, les personnages n’y sont pas seulement agités par leurs sentiments ou  leur destinée, ils sont actionnés par des scénaristes qui ont étudié l’histoire et la sociologie politique ce qui fait de cette série bien plus qu’un simple divertissement.

 

PS : Et ne me dîtes pas "Old", que la série a déjà 3 ans et que j'aurais pu me réveiller plus tôt. Je vais à mon rythme d'ancien régime et j'aime quand je veux et ce que je veux...