Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Jeudi dernier vers 10h55, alors que je traversais un passage piéton, mon Smartphone m’a échappé des mains car j’avais les paumes sèches et glissantes à cause du froid. La dernière version du plus célèbre des téléphones multitâches effectue alors une chute d’environs 135 centimètres avant de toucher le sol produisant un bruit sinistre d’œuf brisé. Je fais immédiatement le constat que la loi de Murphy s’applique aussi bien aux mobiles qu’aux tartines de confiture et il s’écoulera deux à trois secondes entre le moment où je m’interroge sur ce qu’il est advenu de l’écran et le moment où je ramasse l’appareil pour l’examiner. Je constate au bout de ce temps que la surface lisse et sensible de mon téléphone a explosé en 1000 morceaux. Après les vérifications d’usages, je note qu’il reste en parfait état de marche. C’est à peine si un ou deux minuscules éclats de verre me picotent la joue et l’oreille lorsque j’émets mes premiers appels de détresse en direction de l’opérateur téléphonique qui m’a livré l’appareil deux mois auparavant en échange de points de fidélité. Je contacterai aussi le S.A.V. de la marque, réputé pour être un des plus efficaces au monde.

Ce que je vous décris en ce moment même d’une façon clinique ne correspond en rien à la réalité de ma folie. Je dois donc recommencer.

Jeudi dernier putain d’enculé de sa race…j’ai laissé tomber mon téléphone. En le ramassant brisé, j’ai failli le balancer de rage contre un mur. J’avais une journée de merde hyper chargé. Mais non. Impossible d'exister avec un téléphone dont l’écran est explosé en 1000 morceaux, même s’il marche. J’aurais cassé ma prothèse dentaire que je n'aurais pas été plus mal, plus bancal. Et dans la foulée, l'enfer des call center et leurs séquences minutés diaboliques comme des tortures chinoises.

J’appelle O. qui me dit que l’assurance ce sera long, appeler A. dont le carnet de rendez-vous dans son magasin du Louvre est complet jusqu’au mercredi suivant. Je vais devoir attendre. Je n’ai pas seulement brisé mon téléphone, j’ai fracassé ma journée et peut-être aussi mon corps. D'une certaine façon, à partir de cet instant, je claudique, je boite, je traîne la patte.

Attendre d’avoir un rendez-vous, attendre d’avoir une réponse de l’assurance, attendre avec l’objet défiguré dans la poche est impensable. C’est impossible. C'est une réel souffrance.

A ma décharge, j’ai arrêté de fumer il y a 5 semaines. Pour éviter de grossir, j’ai arrêté de manger il y a 6 mois. J’ai évidemment reporté ces dépendances vers le téléphone qui est devenu une partie de moi-même, un prolongement de mon bras, une sorte de moignon qui ne me quitte plus. Une sorte de 11e doigt. J’en ai honte mais c’est ainsi. La vérité c’est que j’attends avec impatience la version organique de ce smartphone, je souhaite sincèrement qu’un jour la technologie le logera dans mon corps pour que lui et moi ne fassions plus qu’un. Je ne l’ai jamais formulé aussi clairement qu'aujourd'hui mais je le veux intimement.

Je le souhaite à mon humanité.

La vitre brisée de l’appareil est déjà une griffure profonde, personnelle. Je préférerais presque m’être entaillé la main. Ce n’est pas raisonnable, mais je n’attendrai pas l’assurance ni le rendez-vous chez A., je vais tout simplement le racheter, le payer au prix fort tout de suite, au plus vite car il y a hémorragie de quelque chose. Après tout, ça ne coutera pas plus cher qu’une coloscopie, un bridge dentaire ou des verres correcteurs. Cette urgence presque médicale est bien plus forte que tout.

C’est mon intégrité physique même qui est logée dans cette machine. Toutes les procédures d’assurances, tous les SAV du monde, toutes les crises économiques de l'univers ne sauraient casser la complexité de cette relation moderne. Rien ne peut réduire la fracture, la blessure, que dis-je la déchirure numérique qui me frappe depuis 10h55 ce matin. A part le remplacement immédiat, totale, complet de ce morceau de moi-même. Vite, vite, vite. Rien ne doit menacer l'accès, la connexion et donc l'outil de la connexion. Imaginez donc vivre sans une oreille ?

Vous me croyez malade ? Sans doute. Mais je ne suis pas le seul. Demain nous serons des millions.

Chronique à paraître dans L'Express le mercredi 12 décembre 2012