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L'été, saison du corporate-snooping

Visiter en touriste sa propre entreprise est une activité que seules la désertion de vos collègues et la léthargie estivale autorisent. Cette forme de curiosité n’est enseignée dans aucun MBA ni aucune faculté. A mi-chemin de la glande et de l'exploration de proximité, cette discipline consiste à ouvrir les yeux, les tiroirs, les placards et les portes, à repousser les cloisons invisibles qui barricadent l’entreprise et emprisonnent votre manière d'y bouger. J'appelle ça le corporate-snooping de l’anglais snooper : fouineur...

Il y a quelques minutes vous n’imaginiez fumer sur le toit et et défier la ville. Quelle bonne idée de partir ainsi en expédition vers les étages de direction. Une sortie de secours en haut des escaliers menant au 7e, vous avez poussé la porte, vous voilà sous le ciel.

Pour être un bon snooper, il faut être seul dans les locaux, savoir observer et être discret. Commencez par l’inspection des tiroirs d'un collègue absent. Il vous faut un prétexte pour fouiller (très important), besoin d’un stylo, d’un gâteau, d’une capsule Nespresso. Vous découvrez dans son tiroir un stick large, un stock de raisins secs, des tampons hygiéniques, un reste de pizza desséché ou une paire de Dim-Up résille. Un meuble de bureau en dit plus long sur la personnalité du collègue que son CV. Certains tiroirs farcis de fournitures trahissent la peur des coupes budgétaires ; remplis de biscuits diététiques ils expliquent la plastique parfaite de votre voisine aux fesses rebondies. Un bureau fermé à clé révèle la paranoïa, la précaution ou la conscience professionnelle. Évidemment, une fois qu'on s'est servi, il faut tout remettre à sa place et remplacer ce qui a été pris autant que possible.

Le snooper d'entreprise ne se limitera pas aux fonds de tiroirs et profitera de la solitude aoutienne pour traîner dans les espaces communs, squatter la place d’un autre dans l’open-space juste pour voir. Ou bien il s’installera derrière le bar de l’hôtesse d’accueil après 18h30. Il comprendra ainsi ce que c’est de lever la tête vers ces visiteurs qui vous toisent sans dire bonjour.

L'été, saison du corporate-snooping

Visiter les locaux en agent secret, c’est entrer pour la première fois dans la chambre froide des cuisines de la cantine ! Qui sait ce que vous y trouverez ? Un jambon ? Une souris, des pots de compote géants, comme en colo ? Vos découvertes pourront peut-être intéresser le comité hygiène et sécurité. Jouer à Hercule Poireau sur son lieu de travail c’est aussi casser l’implacable schéma directeur des déplacements programmés. Abandonnez ses œillères pour ne plus être l’esclave de ses mouvements. On connaît à peine 10 % de ces bureaux que l’on fréquente chaque jour ! La preuve ? Le salarié se perd encore souvent pour aller à la DRH.

Robinson sur votre île, vous descendrez dans les sous-sols, découvrirez une accumulation de vieux PC non recyclés, noterez qu’il existe plusieurs véhicules de fonction inutilisés, que les extincteurs ne sont plus aux normes, qu’un collègue dispose de la place de parking qu’on vous a refusée. Vous remonterez de deux niveaux et trouverez sous un marocain le bulletin de paie oublié du même collègue. Mieux payé que vous (bon à savoir). Vers les étages de direction, vous vous déchausserez pour sentir sous vos pieds une moquette plus épaisse, entrerez dans la salle du conseil d’administration et subtiliserez pour le plaisir un bloc note neuf, privilège des administrateurs et ferez un petit stock de mini bouteilles d'eau minérale.

Comme à l'hôtel on pique un peignoir. En redescendant, vous vous arrêterez au 5e, tomberez sur un meuble en contreplaqué oublié dans le secteur depuis 1979. Dedans, des antiquités. Un rétroprojecteurs vintage, des boites d’archives en carton vert anglais, un téléphone gris souris à cadran. De quoi recréer chez vous et pour rien un vrai décor à la Mad Men ! Et ce paper-board d’un autre âge ? Il fera un tableau à dessin pour votre petite dernière… Il ne s’agit pas de voler bien sûr, plutôt d’évacuer. Et ce n’est pas mal au contraire, c’est durable. Au printemps dernier la journée mondiale du rangement de bureau vous encourageait à trier. Vous comblez votre retard. C’est tout.

L'été, saison du corporate-snooping

Aller ainsi au hasard de ces endroits que vous pensiez connaître, c’est aussi une façon d’érotiser votre vie professionnelle. Pénétrer le bureau de la directrice financière, considérer le rangement strict de ses dossiers mais également cette bougie au santal qui donne une touche exotique à ce lieu sanctuarisé et sentir les effluves de son parfum alors qu’elle bronze nue à 1000 kilomètres. Mmmmm. Lové dans son fauteuil, vous fermez les yeux, déboutonner votre col de chemise, il fait si doux ce soir et si vous preniez votre plaisir solitaire en pensant à la contrôleuse de gestion ? Inconvenant, déplacé de mettre ainsi son nez partout ? Mais non, c’est ce que les employeurs demande : mobilité, imagination, curiosité ! En repoussant les frontières de l’open-space, le snooper porte sur l’espace un regard neuf.

De tout cela vous prenez conscience sur le toit, en sirotant un soda dérobé à la cantine devant le soleil couchant. Face à vous l’immeuble industriel ; derrière, la zone commercial ; au loin la rumeur des voitures sur la rocade. Vous êtes là en totale infraction du règlement intérieur. Vous allez sans doute passer votre nuit ici comme d'autre leur nuit musée. Vous n’avez jamais été aussi libre que sur le toit de votre immeuble de bureau.

Cette chronique vient de paraître dans GQ