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Dans la vie, il y a les gens qui courent et les autres. J’habite chez les autres. J’ai commencé à ne pas courir très tôt. A la fin de l’enfance pour être exact. Je me souviens d’une réflexion du professeur d’éducation physique à ma mère, en CM2, « J’ai tout essayé, cet enfant ne sait pas courir, au mieux il se déplace ; il a, de plus, les cuisses qui frottent ! ». Depuis, je n’ai jamais dérogé à cette indiscipline. Régulièrement, je ne cours pas. Assidument même. Quand Runner’s m’a demandé un point de vue sur la course à pieds, j’ai immédiatement prévenu que le point de vue serait fixe. Une méditation sur l’inertie, la mienne.

Il serait pourtant faux de croire que le coureur et l’homme immobile vivent dans deux mondes séparés. Je suppute même que celui qui ne court pas vit intensément la course de l’autre.

Et je le prouve sans effort.

Chaque dimanche, je m’en vais au bois de Boulogne (ou durant la Libération de Paris des allemands ont couru après des résistants) marcher autour des lacs. Les coureurs me poursuivent ou m’approchent. Ca dépend du sens de ma marche. Je les vois arriver. De loin. Parfois j’entends leurs foulées derrière moi. C’est dans l’instant où nous nous croisons que se produit cette rencontre à sens unique et dont j’ai, seul, la conscience. Alors, je sens leur effort, leur discipline, leur sueur, je devine le bien être qui sera le leur sous la douche, plus tard. J’observe à la dérobée leurs tenues, ces combinaisons qui enserrent leurs fesses, leurs testicules moites, leurs cuisses épaisses. Je reconnais quelquefois le titre du MP3 qu’ils écoutent pour courir dans le bon tempo. Soudain, l’un me bouscule et crache un « pardon » qui s’évapore, fantomatique, quelques mètres plus tard, parmi les arbres. L’homme qui court m’est supérieur. Je me dis cela quand Son Excellence me frôle au petit trot.

Les femmes c’est différent. Souvent, la course les expose, les fragilise ou les érotise. Je les devine vulnérables dans ces joggings en velours de coton qui soulignent leurs formes ou trahissent une poitrine mal arrimée. Il en est d’excitantes aux allures de cheerleaders américaines. J’ai aussi un faible pour les coureuses à la chevelure prisonnière d'un élastique ou d'un chouchou. Leur queue de cheval s’agite devant moi comme le fanion narquois d’une impossible conquête. La course des couples champions provoque en revanche la mélancolie. Je les envie d’allonger si bien la jambe, je devine leurs corps faits pour s’entendre. Après la course, ils travailleront leurs fessiers, s'étireront et après le travail des fessiers, ils mangeront des oeufs brouillés.

Ne pas courir est une solitude qui peut aussi, loin des parcs et des parcours de santé, se vivre en société. Douloureusement. Dans les dîners en ville, la conversation entre jeunes quadras porte fréquemment sur la préparation minutieuse d’un semi-marathon. Moi, je ne prépare rien. J’écoute avec dans la tête et les jambes un vide coupable. La société court et pas moi. Je suis comme l’albatros de Baudelaire, mes babouches de géant m’empêchent de courir. Ce n’est pas un refus rebelle, encore moins une faiblesse physique. C’est un spleen, un manque de volonté. Une défaite d'avant le départ.

En 1973 sur des paroles d’Alice Dona, Serge Reggiani chantait ceci : « Et je voudrais être ce monsieur qui passe  /Ce monsieur qui passe et ne me voit pas / Avoir ce regard où je ne vois trace / Du regret de qui, de l'ennui de quoi / Qu'il me fait envie, que je voudrais être / Ce monsieur qui passe et qui n'est pas moi »

Je voudrais être ce coureur qui passe et ne me voit pas.

Mais je ne peux pas.

Récit à paraître dans le prochain numéro de Runners