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Et si nous arrêtions d'attirer "les talents"

Pour la 167e fois je tombe en surfant sur l’expression « Attirer les talents » ou « Retenir les talents ». L’accumulation de la formule me rend dingue. Elle est totalement hors sol, en apesanteur par rapport à la gravité qui règne sur la planète entreprise. Gravité dans les deux sens du terme.

De ma vie (pro), dans aucune réunion, dans aucun entrepôt, sur aucun chantier je n’ai entendu quelqu’un parler de talent. Jamais un patron ne m’a vanté le talent d’un commercial, jamais une directrice ne m’a parlé des talents de son assistante. Ah si peut-être une fois quand le comptable a chanté Love me tender au karaoké, un soir de fiesta. Le directeur commercial bourré a lancé « Putain, il a un vrai talent lui ».

Le comptable fut viré l’année suivante.

Car vous l'aurez noté, en 30 ans, plus la com' de recrutement vous a flatté, prêté tous les talents, moins elle vous a recruté. Plus l'égalitarisme forcené a revendiqué le talent que vous n'aviez jamais affiché (car vous êtes resté modeste) plus les process de recrutement vous ont analysé, testé, trié, sélectionné pour in fine ne garder que le plus...conforme aux exigences du poste. Ca s'appelle le double langage. Toujours lui. La publicité vous prête un talent qu'elle ne décèle jamais dans les phases ultérieures du recrutement, curieux non ?

Le talent n’est certes pas fait que pour les artistes, mais le mot appliqué à l’entreprise entretient le mélange des genres toujours plus grand entre la grande récré du show-business et la réalité du travail, encourageant toujours plus la confusion entre casting et recrutement, entre le monde du travail fictif et la réalité. La novlangue RH vous crie "on a tous nos chances avec notre talent qu'on a tous" mais c'est pour mieux se prendre la sélection en pleine face.

Communiquer sur sa volonté d’attirer les talents, c’est tout simplement se moquer du monde avec 3,2 millions de chômeurs qui, j'imagine, n'ont pas fait que démériter. Contentons-nous de proposer du travail (ou pas) et d'annoncer la couleur même si elle est sombre, remettons-nous à parler un français d'embauche et pas de festival de Cannes ou de télé-crochet.

Car en ce moment tout le monde comprend ce que ça veut dire, même les moins talentueux…