Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

A quelle team échapperez-vous ?

Hier, alors que je surfais sur le site du Comité d'entreprise, mes collègues ont monté une team Café. La Team Café c’est un état d’esprit qui les conduit tous les 5 et toutes les deux heures à se rendre en file indienne à la cafétéria pour déguster un expresso. A heure fixe, l’un d’eux se lève et dis « Bon, Team Café ! » et les autres disent « Yes ! » en serrant le poing droit comme s’ils venaient de réussir un passing shot. Ca marche aussi pour l’apéro du soir dans ce cas, ils me font une Team Chardonnay ou une Team Chablis.

Les teams se multiplient ces dernier temps et tout est bon pour faire une team : teams vacances, teams commande de foie gras à Noël et même teams ascenseur ! Oui, j’ai vu un trio prendre l’ascenseur en s’enorgueillissant d’avoir monté une team pour aller jusqu’au 3e.

Pour comprendre l’usage du mot par cette génération de jeunes cadres et d’employés de bureau très cools, il faut remonter aux trois sources modernes des usages français du mot Team. Il y a eu dans les années 80 le Team Building consistant à emmener dans les gorges de l’Ardèche un comité exécutif pour sauter à l’élastique. Dans les années 90, il y a eu la Dream Team formée le plus souvent d’un casting télé ou radio faisant grimper l’audience, enfin, dans les années 2000 la Team Kévin ou la Team Nabilla agrègent les fans d’un candidat de télé crochet ou d'émission Real-TV. Je suis par exemple membre de droit de la Team Sophie Tit de la Nouvelle Star sur D8 quand mon voisin de bureau a monté très tôt une Team Suits pour analyser chaque semaine le profil psychologique de son personnage Louis Litt.

Les Teams de bureau font la synthèse de ces 3 courants historiques et pour faire une bonne team, il faut réunir trois conditions.

« Des collègues qui s’aiment bien ». Une Team est fondé sur un sentiment collégial bienveillant, superficiel et aussi provisoire qu’une séance de speed-dating. On se ressemble, on s’assemble selon l’humeur et la charge de travail et on se sépare. On peut « teamer » avec plusieurs équipes. On peut appartenir en même temps à une « team burger au food-truck » et une « team cour de tango à 18h30 ».

« Un objet social futile ». Ce qui fait la team c’est la légèreté des objectifs. Team Clope, Team j’arrête de fumer, Team bronzage au balcon-terrasse, Team pause-remaquillage-pipi, Team expo branchouille. Tout est bon pour monter une team entre collègues sauf la grève, le burn-out ou le plan social. Ce qui nous amène au point le plus important.

« Une absence totale de solidarité ou d’ambition collective ». C’est ce qui fait le caractère inoffensif de la team pour la direction si tant est qu’elle redoute une jacquerie syndicale. La team est aussi inoffensive qu'un caniche et ne menace en rien de relancer les tensions sociales, bien au contraire. En cela la team est bien plus proche du Club des 5 ou de Friends que des Misérables ou des Indignados.

Aussi provisoire qu’un emploi précaire, ce groupement de collègues s’organise certes pour un rien, pour un oui mais rarement pour un non. Et, bien qu’il faille être au moins deux pour monter une team glandouille ou une team huitres et vin blanc sur le pouce, la team ne menace en rien la docilité à l'égard de la hiérarchie. J'ai connu des managers qui avaient une team à leur nom. Je me souviens même d'une Team Jérôme (dit Team GG), montée à l'initiative de deux community managers pour faire obtenir à leur patron le titre de directeur marketing de l’année. La team est aussi une façon d’intégrer spontanément et sans discussion les objectifs managériaux de l’entreprise, ceci sans trop d'effort d'explication de la direction. Des employés bien disposés auront donc le réflexe de monter d’eux-mêmes une team projet informatique, ou une team tri des cartouches d’encre de l’imprimante périmée c’est bon pour ta planète. De ce point de vue la team peut concourir d'elle-même à la recherche de la performance.

A quelle team échapperez-vous ?

Les mauvaises langues diront alors que la team intègre non pas les valeurs du collectif mais au contraire agrège et neutralise les solidarités professionnelles en facilitant la soumission volontaire dans des comportements ludiques et festifs. Il est vrai que les teamers n’ont rien d’un Bernard Thierry Lepaon (CGT) ou d’un Jean-Claude Mailly (FO), bien au contraire. Qu’un chef paraisse et il les disperse vers leurs postes de travail d’un seul regard. Du reste le teamer a la conscience de classe d’une mouche. Il adore entretenir la confusion entre le bureau et la colonie de vacances. Pour lui la responsabilité sociale de l’employeur c’est la table de ping pong et la fontaine à eau. Quant à sa conception de l’action collective, elle ne dépasse pas le groupe Facebook créé pour fonder la Team de son propre anniversaire.

Petites envies comme celle d'un Maccaron en mode Team-Je Veux, initiatives comme cette Team-chorégraphie-zoumba dans l'open-space, petits challenges comme viser juste la corbeille à papier, la Team réduit sans le dire et en douceur les enjeux du monde du travail : le combat, le dépassement et le sens de la solidarité. Véritable peau de chagrin du social, la team est le contraire d’une extension du domaine de la lutte.

Ce papier sur la Team est paru dans GQ