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Le 7 décembre à Paris se tiendra un colloque sur le thème Femmes et pouvoir. Julia Mouzon sa fondatrice m’a demandé d’animer une table ronde à laquelle participeront Sophie Auconie, députée européenne, Jacques Boutault maire, Chantal Jouanno et Laurence Rossignol, toutes deux sénatrices. Le sujet de la table ronde c'est porter un projet politique. Pour préparer cette table ronde, j'ai demandé à chacune et chacun de me parler de son parcours professionnel car il me semble qu'ion peut difficilement expliquer en public comment porter un projet politique si soi-même on n'a pas fait une sorte de bilan politique, une sorte d'autoévaluation. Je leur ai donc envoyé ces questions par mail...

Devez-votre entrée en politique à un mentor, un parrain, une marraine, quelqu'un qui vous a aidé(e) ? Avez-vous failli renoncer à poursuivre votre carrière à un moment donné et pourquoi ? Avez-vous appris techniquement de la politique, un compétence précise, un savoir-faire ? Que détestez-vous dans ce métier ? Qu'avez-vous appris sur vous-même ? Comment vit-on sa dépendance à un chef, un courant, un parti, une fidélité, bref à la discipline ? Comment vit-on la plus ou moins grande liberté de parole de ce métier ? Enfin, est-ce un métier de chien, de chienne accentué par le niveau des rémunérations de plus en plus réduit, par la suspicion, par la fin prochaine du cumul ?

...et les quatre m'ont répondu et je les en remercie.

Au lecteur de voir qui a joué le jeu à fond...

Sophie Auconie, députée européenne de la circonscription du Centre-Massif Central (son site)

Je ne dois mon entrée dans la politique ni à un parrain, ni à un mentor, ni à un tuteur. Arrivée à Tours dans le cadre d’une promotion professionnelle, j’y étais seule. J’ai immédiatement adhéré à la Jeune Chambre Economique, démarrant ainsi un certain militantisme citoyen. Je suis alors entrée en politique sur des scrutins de listes (municipales de 2001, de 2008 puis européennes de 2009). C'est donc grâce à une notoriété locale associée au principe de la parité que j'ai aujourd'hui un mandat de conseillère municipale de la ville de Tours et de Députée européenne de la Circonscription Massif Centrale – Centre.  Je m’épanouis aujourd’hui en menant de front ces 2 mandats qui sont totalement complémentaires. Mon objectif étant de rapprocher l’Europe de nos citoyens, en même temps, que d’apporter à l’Europe les préoccupations et attentes de nos territoires.

Dans la conjoncture actuelle, je n'ai jamais imaginé renoncé à mes mandats politiques. Pourtant je comprends que certaines femmes « jettent l’éponge ». En effet, le monde politique est moralement violent et irrationnel. Les hommes considèrent souvent qu'il s'agit d'un "terrain belliqueux" où la femme, les femmes, n'ont pas leur place. Le climat n'y est donc pas toujours très serein et constructif. En tout état de cause, il peut être incompris des femmes qui œuvrent pour la chose publique, avant tout autre réflexion tactique ou stratégique.

Dans le cadre de mon mandat européen, j'ai appris le sens du consensus et du compromis. J'ai également appris l'Europe et ses arcanes et le fait qu'elle soit incontournable. J'ai appris aussi "les autres", c'est à dire ces nombreuses rencontres, ces nombreux échanges... les relations nouvelles avec des destins, des personnalités, des hommes et des femmes que je n'aurais jamais rencontrés si je n'étais pas une Femme politique européenne. Ce mandat permet, c'est certain, de faire de la politique au sens de CONFUCIUS qui disait "faire de la politique, c'est faire de bonnes choses avec de belles manières". En revanche, je n’adopte pas  l’irrationalité de cette fonction. L'on dit souvent que la politique est une stratégie "à 3 bandes"... comme au billard. Ce jeu masculin ne correspond  pas, à mon avis, aux fondamentaux féminins.

D’un point de vue du parti politique auquel j’ai adhéré, j'ai toujours apprécié la collégialité (dans ma jeunesse, je n'ai pratiqué que des sports collectifs). J'apprécie donc l'idée d’œuvrer en politique dans un groupe. J’ai besoin d'un leader, d’autant plus que je me sens totalement en phase avec les valeurs de mon parti politique. Je ne me sens absolument pas contrainte dans mes prises de parole et je dis clairement ce que je pense. Je défends sans restriction les valeurs que j'incarne.

La politique est un métier difficile et pourtant nombreux sont ceux qui s'y investissent. Les politiques ne sont pas toujours bien perçus dans l'opinion publique. Ils vivent peut être le résultat de certaines de leurs actions. Pour ce qui me concerne, je ne comprends pas toujours la concurrence au sein même d’un parti. Qui a dit : « protège moi de mes amis... je m'occupe de mes ennemis » ? Alors j'avance. J'avance dans l'adversité parfois parce que j'ai envie de proposer une façon différente de faire de la politique. Je suis certaine que mon territoire, que l'Europe et que la politique ont besoin de femmes, issues de la société civile, qui ne soient pas des femmes d'appareil et qui aient envie de donner aux autres et à la chose publique.

Jacques Boutault, maire d'arrondissement à Paris (son site)

Mon entrée en politique ? Moi qui ai commencé la politique à 17 ans en clamant "ni dieu, ni maître", je ne la dois à personne ! Si ce n'est à quelques auteurs. Un personnage cependant me fascinait, tout petit déjà... Cet étudiant rouquin aux cheveux hirsutes qui faisait tant peur à la presse bien pensante et aux bourgeois : Dany le rouge, devenu Dany le Vert : Daniel Cohn-Bendit.  En revanche, si vous questionnez mon accession à un poste de responsabilité élective, 20 ans plus tard, oui je la dois à quelqu'un qui m'a fait confiance : Yves Contassot. Tête de liste des Verts Paris en 2001, c'est lui qui a convaincu Bertrand Delanoë de ma candidature comme maire du 2e arrondissement.

Renoncer ? Moi, jamais ! Mais combien de fois ai-je failli le faire ! Surtout au début de mon premier mandat de maire. Je consacrais tout mon temps,  toute mon énergie à cette mission. Je ne voyais plus mes enfants, mes amis, n'avais plus de loisirs. J'avais tout à apprendre, tout en assumant mes responsabilités. Mais j'ai tenu bon... en pensant à Eugène Pottier l'auteur de l'Internationale qui a été, durant la Commune, trois semaines, maire du 2e arrondissement... Les trois premières semaines passées, cela a été mieux...

Apprentissage. C'est difficile à dire, tant j'ai le sentiment d'apprendre encore tous les jours. J'ai peut-être surtout appris à mieux m'exprimer à l'oral, c'est à dire à parler en public.

Ce que je déteste le plus, c'est sans doute l'hypocrisie. Les gens qui parlent de vous comme d'un objet en votre absence mais qui vous flattent ou cherchent à obtenir vos faveurs quand ils sont en face de vous.

J'ai appris que, finalement, j'étais profondément philanthrope.

Dépendance au chef, discipline, courant, fidélité. C'est tout à fait le contraire chez les écologistes. Le mouvement EELV est pour moi un immense espace de liberté et d'expression. Pour ma part, je n'ai jamais fait acte d'allégeance à un chef, ni mis mes convictions sous le boisseau ou censuré ma parole. C'est d'ailleurs ce qui me vaut la solides inimitiés de quelques puissants. Mais aussi le respect de beaucoup d'adhérents de base.

Liberté de parole ou pas ? Le ou la responsable politique a peut être une moins grande liberté de parole mais sa parole bénéficie d'une plus grande audience. Ses mots peuvent avoir des répercussions importantes. Ceci compense cela.

Un métier de chien ? La politique n'est pas un métier. Ou ne devrait pas l'être. C'est un sacerdoce, certes. Exercer les fonctions d'élu demande énormément de sacrifices, de travail. Mais ce devrait être vécu que comme une fonction momentanément dévolue à un citoyen qui souhaite s'engager à mettre en oeuvre ses idées, dans l'intérêt des autres citoyens, après que ceux-ci lui en ait accordé le droit par leur vote.

Chantal Jouanno sénatrice de Paris (son site)

Je suis partie d’un village normand de 150 habitants, d’une école de campagne avec une maitresse unique, d’un avis « très défavorable » de mon professeur principal avant le baccalauréat.

Je suis partie d’une éducation masculine, sans conscience de la différence entre les garçons et les filles : jeux de garçons, karaté.

J’ai surtout appris l’effort et la volonté.

Je suis arrivée dans un milieu masculin, qui venait à peine d’autoriser le pantalon pour les femmes : le corps préfectoral au ministère de l’Intérieur puis la police nationale.

J’ai poursuivi dans un milieu plus que masculin : la politique où la consigne est d’occulter ses contraintes familiales et de retirer ses talons car « on ne fait pas campagne en talons ».

J’ai abouti à la conscience d’une misogynie parfois inconsciente.

Laurence Rossignol sénatrice de l'Oise (son site)

On ne doit jamais tout à quelqu’un, ni rien à personne. Mon entrée en politique, je la dois d’abord à moi-même. Elle s’est imposée comme une évidence au fil de mon parcours de militante. Contrairement aux énarques pour qui la politique peut être une option de carrière, je ne l’ai pas choisi. Je suis entrée en politique à 15 ans, et à 18 ans, je n’avais pas idée de devenir un jour sénatrice. Ce sont les causes à défendre qui m’ont amenée là, essentiellement parce que la politique c’est l’endroit où s’exprime la contestation. Quand on met un pied en politique, on finit par ne plus en sortir. Mais je n’oublie pas toutes les rencontres avec des personnes qui m’ont donné envie de continuer, m’ont donné un cadre pour le faire et m’ont permis d’avancer. La politique c’est un sacerdoce individuel dans une aventure collective.

Bien sûr, j’ai failli renoncer de nombreuses fois à poursuivre cette carrière. A chaque fois que j’ai perdu des élections, j’ai pensé à renoncer. C’était trop dur et trop injuste. Ce n’est pas uniquement la qualité du travail accompli qui fait que l’on perd ou que l’on gagne les élections. C’est un concours permanent dans lequel il n’y a qu’un seul vainqueur et être le premier des recalés ne donne rien. Une campagne c’est aussi un investissement énorme qui peut déboucher sur l’humiliation. On parle souvent de gros égos en politique mais combien de blessés pour combien de satisfaits ? Entre la satisfaction narcissique et la blessure d’égo, le rapport est de 1 à 10.

J’apprends tous les jours de la politique. Un responsable politique au niveau parlementaire doit être « multicartes » qu’il s’agisse de discuter de travaux publics, de budget hospitalier ou de réforme de la justice. Il n’y a pas une semaine au cours de laquelle je n’accrois pas ma compétence sur un sujet connu ou nouveau. Un parlementaire doit tout le temps être au courant de tout et au final, le politique peut rarement dire « Je ne sais pas ». En parallèle, on développe un réel savoir-faire relationnel en termes de diplomatie, de négociation, de pédagogie, ou encore d’habileté. Durant ce parcours, j’ai aussi appris  sur moi-même, notamment sur le fait que le sentiment d’être seule contre tous ne m’aidait pas à bien travailler. J’en ai donc conclu que j’avais tout intérêt à me détendre et à éviter la paranoïa.

Au-delà du sentiment d’injustice, ce que je déteste dans ce métier c’est l’arrogance des gagnants et son corollaire « Vae victis » (Malheur aux vaincus), même si de ce point de vue il a du aussi m’arriver d’être détestable ! C’est aussi l’obligation de présence physique dans des moments où il ne se passe rien : Combien d’heures passées, et peut être perdues, dans ma vie, à faire le pot de fleurs ? Juste parce que les absents se voient parfois plus que les présents. Enfin, que dire de ces réunions interminables où des hommes pérorent et répètent des choses déjà dites 3 fois simplement pour occuper l’espace.

La dépendance à un parti ou à un chef se vit comme toute dépendance à tout cadre qu’il soit conjugal, familial ou social. Il est parfois contraignant mais tellement plus épanouissant que la solitude. Et, contrairement à une idée reçue, c’est l’engagement qui donne la liberté de parole. Cette parole devient bien plus forte et bien plus entendue en faisant de la politique qu’en n’en faisant pas. Même si parfois la politique s’apparente à un « métier de chien », tous ceux qui le pratiquent n’ont aucune envie de faire autre chose. La preuve, rares sont ceux qui arrêtent d’eux-mêmes mais ils ne sont pas les seuls à ne pas vouloir « décrocher ».