Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Comment enseigner dans un monde numérique ? La réponse d'Alain - 1932

Vendredi j'aurais le plaisir d'animer un débat sur l'avenir de l'éducation et de la formation dans un monde numérique à l'occasion de la journée de la femme digitale. C'est une question qui monte qui monte qui monte avec des débats un peu parcellaires organisés ici ou là qui montrent une envie mais aussi une angoisse de la communauté éducative devant la vague numérique qui est en train de nous submerger, nous profs, nous parents, nous élèves aussi... En préparant ce débat, je suis tombé sur un texte d'Alain de 1932. Ce texte est tiré de ses propos sur l'enseignement. Dans un des chapitres, le philosophe s'interroge sur ce qu'il faut retenir et enseigner à propos des dernières innovations. Je vous laisse méditer sa réponse, claire, pratique et généreuse, aussi. J'ai par ailleurs mis en gras un passage qui anticipe les questions que nous nous posons aujourd'hui...

"Ce qui est le meilleur dans la science, c'est ce qui est le plus ancien, le plus solidement établi, le plus familier à tous par la pratique. Une erreur de grande conséquence est de vouloir cultiver les enfants en leur résumant les plus récentes controverses des physiciens. Il y a des savants pour rejeter entièrement l'attraction Newtonienne, et pour supposer à la place par exemple une compression vers un centre, les planètes étant alors poussées vers le soleil au lieu d'être attirées par le soleil : il me faudrait bien des lectures et de longues réflexions pour décider s'il y a là autre chose qu'une discussion sur les mots ; mais ces subtilités ne sont pas bonnes pour les enfants. Je veux qu'ils apprennent d'abord à se reconnaître dans le ciel, à déterminer le lieu des principales constellations, à suivre là-dedans les voyages du soleil, de la lune, et des planètes les plus apparentes ; après cela nous passerons des mouvements apparents aux mouvements vrais, sans entrer dans les subtilités de ceux qui se demandent en quel sens il faut dire que la terre tourne ; et ces raisons supposent à leur tour des connaissances déjà difficiles à acquérir. Il faut que l'enfant refasse ce chemin. Thalès, Pythagore, Archimède, Copernic sont des maîtres qui lui suffisent. Celui qui enseigne n'a pas à se préoccuper d'être éclairé sur les dernières découvertes ; d'autant qu'il ne le sera jamais bien ; il y a certainement des erreurs de fait, des erreurs de raisonnement, des erreurs de jugement dans tout ce qu'on nous raconte sur le radium ou sur les électrons. Pourquoi n'y en aurait-il pas ? À chaque époque, et chez les plus grands physiciens, on en peut trouver. Laissons faire le temps infatigable, qui passera toutes ces choses à son crible.

D'autant que les plus récentes merveilles, comme électricité, téléphone, messages sans fil, étonnent plus qu'elles n'instruisent, et sont propres à illustrer ce mot célèbre, que l'homme peut plus qu'il ne sait. C'est ainsi qu'on fait le lit d'une idée ruineuse, elle-même couchée, c'est à savoir que l'homme ne connaît rien de rien. Or, des leviers, des poulies, des corps flottants, l'homme sait tout, et presque par axiomes. Forte nourriture, celle-là, et non point boisson qui d'abord enivre, et bientôt endort. L'esprit a son hygiène aussi.

Il n'est pas sain de commencer par courir à côté du champion. À chacun sa tâche. Il est bon que des aventuriers de génie aillent en avant à la découverte. Je pense surtout au gros de l'armée, qui reste en arrière et de plus en plus. Car, en vérité, un paysan de notre temps est aussi loin d'un cours de mécanique professé à la Sorbonne, qu'un esclave sicilien l'était des spéculations d'Archimède sur les corps flottants. La démocratie a pour premier devoir de revenir aux traînards, qui sont multitude ; car, selon l'idéal démocratique, une élite qui n'instruit pas le peuple est plus évidemment injuste qu'un riche qui touche ses loyers et ses coupons ; et je croirais assez que cette injustice du savant, qui nous paie en machines au lieu de nous payer en notions, est la racine de toutes les autres. Voilà pourquoi, dans les programmes de sciences pour les enfants, je joindrais à l'astronomie l'étude des machines simples, comme levier, poulie, plan incliné, coin, clou, vis, hélice ; et je dirai qu'en voilà assez pour éclairer les esprits absolument, et rompre les chaînes de consentement qui sont les vraies chaînes".