Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Aux chiottes le vrai changement

Si l’Open Space moderne est la preuve que tout doit se voir et se savoir dans l’entreprise, les toilettes de bureau restent une sorte de triangle des Bermudes du climat social et de l’amélioration des conditions de travail. Il y aurait tant à y faire pour les transformer en lieu de convivialité, de détente et de lutte contre le stress.

Des études souvent bidon. Au printemps dernier un sondage réalisé pour une société de nettoyage néerlandaise révélait que 25 % des salariés redoutaient de se rendre aux toilettes aux heures travaillées. Les blogs regorgent de conseils pour gérer ce qui serait une phase anxiogène de la journée de labeur voire une véritable crise au même titre qu’un exercice de sécurité incendie. Se rendre aux WC sans y croiser un ou une collègue, être victime d’une pénurie de papier, être malade, tomber sur une canalisation bouchée, céder la place à un visage connu autant d’études de cas qui sont l’objet d’une littérature aussi légère qu’elle ne change rien.

Les séries américaines pourtant ouvrent la voie. Les WC de nos séries préférées sont spacieux comme dans Suits, conviviaux comme dans Madmen et confortables comme dans House of Cards. On y voit les femmes s’y recoiffer, les hommes y comploter ou régler des comptes. Les miroirs y reflètent un monde du travail décomplexé, mixte et divers, on s’y attarde, on s’y confie et il y a de la place.

Sous nos cieux, les WC pro’ sont exigu et repoussants. Et si le droit du travail prévoit que les salariés sont représentés au sein du comité hygiène et sécurité, le confort sanitaire reste un sujet de plaisanterie subalterne dans les espaces de concertation dédié aux conditions de travail. Laissez cet endroit aussi propre que vous l’avez trouvé en entrant c’est tout ce que l’ergonomie à la française a prévu pour nos waters closed, une misérable feuille A4 scotchée sur la porte…

Les hommes ne savent pas jouïr de la pause pipi. Si nous savions comment les femmes l’optimisent, nous y serions plus à l’aise. Au petit coin, elles se remaquillent, se rendent service, règlent leurs petites affaires mensuelles et font des lieux un espace de solidarité et de convivialité. N’y vont-elle pas souvent à deux ? Tout l’inverse de nous qui nous y croisons en silence et de façon expéditive sans être toujours les plus prompts à respecter les normes élémentaires de l’hygiène. Bref, à quoi bon jouer le jeu du Casual Friday si se rendre aux toilettes n’est pas l’occasion de se détendre et de prendre soin de soi ?

Les WC ne sont pas le lieu d’aisance qu’ils devraient être. Alors que les start-up de la nouvelle économie s’enorgueillissent de montrer des espaces de repos réunissant hamacs, baby-foot, cabanes et toboggan, leurs toilettes persistent à être exigües, mal éclairées et encore moins bien insonorisée. Pauvres en équipements, elles sont aussi mal décorées.

Aux chiottes le vrai changement

Il suffirait pourtant d’un rien. Un éclairage tamisé, un parfum d’ambiance aux huiles essentielles, quelques m2 en plus, des distributeurs de lingettes, un siège ou deux sièges relaxants, ces quelques aménagements transformeraient les WC du bureau en un lieu tout désigné de lutte contre le stress, de sensibilisations aux normes d’hygiène antigrippe, une sorte d’espace à mi chemin entre le spa et l’espace détente où se détendre et réfléchir dans la position du penseur de Rodin n’aurait que des effets positifs sur la vie au travail. Encore faut-il que vous poussiez la porte des toilettes sans appréhension. Pour cela, inspirez-vous de Franck Underwood, héros de la série House of Cards. Aux toilettes, Franck Underwood se projette dans l'avenir, sourit sereinement à ses adversaires, promet faussement à ses alliés ; il se sèche les mains en conservant son éternel sourire et en les regardant droit dans les yeux. Quand il referme derrière lui la porte des WC, il est physiquement soulagé, le visage légèrement hydraté, la cravate impeccablement réajustée et son temps de pause-pipi parfaitement optimisé.

Chronique parue dans GQ n°73