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Quel photocopieur êtes-vous ?

L’autre jour, je n’avais rien à faire à mon travail et machinalement je me suis mis à observer le photocopieur, ses alentours et le comportement de ceux qui l’utilisaient. Eh bien j’ai plus appris en deux heures sur mes collègues de bureau qu’en 4 ans de réunion, de discussion à la machine à café et de séminaires de connaissance de soi.

Le photocopieur n’est pas qu’un copieur, c’est aussi un miroir. En même temps qu’il reproduit des documents, il reflète sans pitié la personnalité de ceux qui l’utilisent.

Je sirotais donc un café quand Christophe est venu reproduire une série de documents. Dès qu’il a touché la machine, j’ai compris que ce type était instable. Juste à sa façon d’ouvrir et de fermer les tiroirs du copieur en s'énervant. Bien évidemment, il avait oublié d’appuyer sur le bouton de mise en marche. C’est Nathalie qui l’a aidé. Devant un copieur, c’est une loi d’airain : il y a ceux qui aident et il y a les assistés…généralement toujours les mêmes.

J’ai attendu 10 minutes, et cette fois Laurent est venu photocopier deux pages du code du travail. Laurent s’est rendu compte qu’il n’y avait plus de papier. Il a ouvert discrètement chacun des bacs, a constaté qu’ils étaient vide, a évalué à vue de nez l’effort qu’il lui faudrait pour éventrer un carton de ramettes et est parti, en baissant les yeux, à l’étage du dessus.

Le photocopieur c’est le carbone 14 de nos personnalités, le scanner de notre courage au travail, de notre sens des autres ou de notre humeur du jour. Il détecte les volontaires, les lâches, les feignasses, les organisés, les ingénieux et bien sûr les distraits qui oublient leur quittance EDF sur la vitre. Le copieur est aussi un défouloir.

- "Putain mais c’est pas vrai ! C’est vraiment de la merde ces trucs" s’est écrié Franck après avoir provoqué un bourrage.

Franck est non seulement un type assez grossier, mais il a surtout besoin de verbaliser. Quand le technicien, appelé par Céline, toujours elle, est arrivé, Franck s’est écrasé. Franck est également un lâche. Je devrais songer à le faire virer. Heureusement pour l’entreprise, il y a l’inverse de Franck. Alex ! Alex est ingénieux, ingénieur et toujours heureux. Il sait réutiliser les papiers usés pour éviter le gaspi, c’est le roi du recto-verso. Il m’a appris à secouer une cartouche de toner pour la rallonger. En plus Alex prend toujours des nouvelles de celui qui le précède ou laisse son tour à celui qui est pressé. Alex est passé associé l’an dernier. Il suffisait de l'observer au copieur pour s'en douter.

Dans certaines entreprises, on devrait faire des tests de mise en situation rien qu’avec un photocopieur. Au lieu de faire jouer les cadres à des jeux débiles (Légo, Mécano, jeux vidéos), il faudrait les confronter à un photocopieur programmé avec des incidents inattendus comme un simulateur de vol. Je peux vous dire qu’on en apprendrait sur la fiabilité des uns et des autres.

Tiens, par exemple, le très distingué Jacques, directeur des relations institutionnelles. Il est aussi calculateur que politique. Il a tourné autour de Céline, lui a demandé des nouvelles de son mari puis, a joué le novice, c’est elle finalement, constatant la touchante incompétence de Jacques qui lui a fait ses copies pour le prix d’un compliment et la vague promesse d’un café. Quel escroc.

Le photocopieur est une métaphore de la solidarité au travail. Contrairement aux idées reçues, souvent, les collègues essaient de s’entraider mais souvent ils sont tous aussi incompétents les uns que les autres. Malheureux cols blanc qui ne savent plus rien faire ou presque de leurs mains à part des photos Instagram. Le photocopieur devient alors une sorte de scène où s'interprète une danse de la solidarité improvisée. On s’y met à 5 pour changer une cartouche de toner ou bien à 3 pour abaisser le capot de la machine. On y surjoue l'amour du prochain.

A ce petit jeu, rien n'égale la faucuterie du big boss, bonhomme et empoté qui prend des airs de patapouffe quand il se présente devant la machine. Aussi touchant qu’un enfant. Ou qu'une poule qui a trouvé un couteau.

Le photocopieur serait un peu comme des WC à ciel ouvert. On y suprend ceux qui respectent le lieu et ceux qui s’en moquent absolument. On y détecte également d’incroyables pathologies du travail, notamment celle du martyre au papier.

Chez nous c’est Isabelle le martyre au papier. Elle le crie, le pleure, le hurle à haute voix « C’est toujours moi qui change le papier » comme si cette condition de martyre au papier donnait de l’importance à son existence et soulignait son utilité sociale dans un open-space où sa dimension sacrificielle est mal reconnue. Isabelle est en mal de reconnaissance perpétuelle. Ca durera jusqu'à la retraite.

Isabelle a juste oublié que tout le monde change le papier du copieur ou presque. Mais quand ça tombe sur elle, tout le monde le sait…

La vérité c’est que l’humanité au travail se divise en 4 camps. Ceux qui changent le papier du copieur et le crient sur les toits, ceux qui le changent en silence, ceux qui ont de la chance et trouvent le copieur prêt à l’emploi et enfin ceux qui renoncent devant la difficulté d'alimenter la machine.

Quelques semaines après avoir observé le ballet de mes collègues au photocopieur, j’ai reçu l’appel d’une société qui me proposait une formation pour mieux connaître mes équipes. J’ai répondu que j’avais déjà un photocopieur et qu’en conséquence je n’avais pas besoin d’un consultant. Nullement.

Chronique parue dans GQ Février 2014, n°72