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Le lycéen, le commentaire de texte et le savant

C’est une histoire de bottin, une belle histoire d'avant les réseaux sociaux, lesquels n'ont pas inventé l'accès direct et la proximité, y compris avec l'un des plus grands esprits du XXe siècle.

C’est un souvenir qu’il ne publiera jamais car il n’a pas le temps d'écrire, alors je le lui pique et le raconte à sa place redoutant de ne pas le raconter comme il l’a fait samedi soir à table devant des convives attendris et ébahis. il a raconté ça avec la modestie et la vraie délicatesse des grands bons élèves, des premiers en tout qui n'en font pas des montages. je l'aime bien pour ça aussi et parce qu'il l'a mieux raconté que moi. Il est aujourd’hui un brillant sujet, il a été major de tout ce que vous pouvez imaginer.

Nous causons donc samedi soir des devoirs ou des études. Et il lui revient un souvenir qu'il nous raconte sur le ton de l'adulte qui doit corriger le chenapan qu'il fut. Il est en seconde ou en troisième, peut-être plus jeune encore. Précoce, sans doute, ce qui ne l'empêche pas d'être candide, aussi. Ce bon élève a un commentaire de texte à rédiger. Il lit et relit le texte et ne comprend pas grand-chose.

Ca c’est ce qu’il dit. Il vit à Paris, bon milieu, bon lycée, peut-être un poil branleur. Ca c’est ce qu’il dit aussi. Et il ne comprend toujours pas le texte. Alors, il avise le nom de l’auteur de cet extrait qu’il doit commenter et rendre le lendemain. Le type doit certainement être dans l’annuaire. Alors il prend l’annuaire, à la lettre L, et il trouve. Il y a là le nom (composé), le prénom, l’adresse et bien sûr le téléphone. Il s’en souvient encore, les 01 n’existaient pas encore pour Paris.

Il compose le numéro. On décroche. Une voix d’homme mûr. Quel bol ! Et lui le lycéen-poil-dans-la-main de se présenter aimablement, de prendre de vitesse son interlocuteur qu'on devine sidéré et d’expliquer qu’il ne saisit pas bien ce que l’auteur à voulu dire ici, et là, et encore là. Il doit être convaincant le gamin, déjà à l’aise, comme le major de tout qu'il sera plus tard, il a le vocabulaire précis du fort en thème et les intonations qui rassurent. Mais en commentaire de texte, ça n'est pas encore ça.

Alors au bout du fil, l’homme explique. Il prend un quart d’heure de sa vie de savant, d’anthropologue et d’ethnologue pour expliquer à notre jeune branleur culotté un petit bout à comprendre de Tristes tropiques ou de Race et histoire, le narrateur ne sait plus. Ca va durer un quart d’heure au bout duquel ce Professeur au collège de France (l’est-il encore à l’époque) annonce au lycéen qu’il ne va tout de même pas faire son devoir à sa place. Impatience de vieil homme toujours occupé. Alors le vénérable universitaire salue dans un souffle et il raccroche.

Au bout du fil, le jeune homme vient de se faire expliquer son commentaire de texte par son auteur, Claude Lévi-Strauss.