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Le design sonore sert-il à effrayer les écureuils ?

Je suis flatté, moi l’homme de radio, qu’on me demande de préfacer un ouvrage sur le marketing sonore. Hélas, en matière de marketing sonore, je ne connais rien à part la musique d’ascenseur, la voix de l’animateur du Super U d’Arradon Morbihan où j’ai mes habitudes, celle de Simone sur les quais de gare SNCF et les publicités diffusées sur l’antenne d’Europe1 où j’ai l’honneur d’animer la tranche 20-21 heures.

Plus exactement, je n’ai à offrir en guise d’éclairage qu’une interrogation modeste et profane. Elle est pourtant fondée sur une expérience personnelle, douloureuse et répétée que je vais partager avec vous.

Chaque année depuis 2005 je passe une semaine à la montagne, à Val d’Isère, une station que j’aime, où j’ai des amis et dont j’apprécie les lumières à la nuit tombée. Je suis mauvais skieur mais je parviens néanmoins jusqu’à un restaurant d’altitude qui porte ce nom prédestiné de Folie Douce.

Ce restaurant blotti dans la montagne a une particularité. Au moment où les skieurs s’apprêtent à savourer un vin chaud, une tartiflette ou un chocolat qui leur donnera l’énergie et la force de repartir, au moment où ces amoureux de la montagne entendent faire une pause pour profiter pleinement de la quiétude des sommets, à ce moment précis où le repos et le silence s’imposent naturellement - et à 3000 mètres d’altitude devant un paysage et un environnement de rêve, l’adverbe naturellement me paraît aller de soi autant que le silence - à ce moment donc, la direction de l’établissement missionne un disc jockey pour ambiancer fortement la terrasse avec de la musique techno.

Débute alors ce que j’appellerais une sorte de massacre de la tranquillité, un crime contre la sérénité, un viol de la douceur de vivre. Aux commandes de ses platines, le professionnel du spectacle (et du son) fait son métier tranquillement sans s’interroger sur la portée, les conséquences et j’oserais dire la violence de sa mission.

Si on mène l’enquête, plus personne dans l’établissement, du garçon de table au patron, ne se souvient du jour, de l’heure et encore moins de la raison pour laquelle il a été décidé qu’un DJ de plein air ferait chauffer ses platines. On ne sait si c'est à la demande d'un client ou après le passage d'un représentant de commerce ou au retour d’un séjour à Ibiza du propriétaire.

Mais curieusement, à ce moment de la journée où l’on voudrait écouter se taire la montagne, souffler le vent, teinter les perches des tire-fesses comme de lointains gréements battus par le vent, à cet instant-là, par la malédiction des décibels, les tartiflettes se mettent à trembler, les chocolats chauds à vibrer, les oreilles à siffler, les vins chauds à frémir.

Lady Gaga, Rihanna, Miley Cirus, j’en passe et des plus dispensables encore , prennent d’assaut les tympans innocents.

Soudain, 3 ou 4 pétasses et minets en combinaison blanche, rose ou fluorescentes montent sur une table ou sur le bar et se mettent à pousser des cris aigus et à tordre du cul en espérant entrainer dans leur transe surjouée les 300 autres clients qui n’en peuvent mais.

Malheureusement pour eux et heureusement pour nous, personne n’enchaîne et l’assistance accablée prend son mal en patience sans que le ridicule n'achève les heureux danseurs de la modernité.

Chaque année depuis 8 ans donc, cette scène porte une ombre au tableau idyllique de mes congés payés et me plonge dans un questionnement profond sur la nature humaine, la vie, le business et l’impact de la techno sur les ventes de tartiflette et de vin chaud.

Plus personne en vérité ne connaît dans la vallée et dans les montagnes françaises un restaurant d’altitude qui n’ait sinon son DJ au moins sa sono de plein air et d'intérieur. La musique est partout et la mauvaise de préférence. Elle descend des cimes comme une avalanche pour s’inviter dans les salles de restaurants (dès le petit dej’), les lobbys d’hôtel et les rues commerçantes des stations de montagne. Dans le même temps, les consignes et messages à caractère informatifs sur la pollution des pistes se multiplient.

On vous offre des cendriers aux remonte-pentes pour vous dissuader de jeter vos mégots dans la neige et on a raison. Hélas, on n'offre pas encore les boules Quiès contre la pollution sonore des terrasses.

La question est donc pourquoi tant de bruit et de musique, pour quoi faire, dans quel but exactement ?

C’est pour moi un mystère.

Et quand je demande au garçon, à la serveuse, à mon voisin pourquoi un DJ à la place du silence on me répond simplement dans un geste d'impuissance « Bah, c’est comme ça ».

Et si je demande le directeur, c'est le silence, mais pas le bon !

Autant on sait pourquoi les forfaits ont augmenté, pourquoi on éclaire la nuit, pourquoi on a ravalé la façade de l’office de tourisme, pourquoi les combinaisons de skis des moniteurs changent d'une année sur l'autre, pourquoi l’identité visuelle de la station de ski a été modernisée par une agence de design, en revanche on ignore pourquoi partout en France on a sonorisé la montagne estimant que le bruit est préférable au silence.

Evidemment, cette sonorisation des montagnes fait suite à la sonorisation des plages qui n’est plus à questionner ni à remettre en cause. On pourrait d’ailleurs se demander pourquoi les plages ont voulu ressembler les premières à des discothèques imitées ensuite par les stations de ski.

C’est justement parce que personne au juste ne sait pourquoi la techno des restaurants d’altitude rend les écureuils, les chamois et moi-même mélancoliques sans nécessairement leur faire dépenser un sou de plus en champagne, en vin chaud et en tartiflette que j’ai accepté de préfacer cet ouvrage sur le marketing sonore.

Car je veux bien vivre sourd.

Mais je ne veux pas mourir idiot.