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L'histoire de cet enregistrement

Je n’ai jamais aimé que ce texte de Saint-Ex lu par Trintignant et Eric Damin, cette version-là du Petit Prince, j'en connaîs tout ; les silences, le souffle, le montage approximatif, les intonations et le timbre de chaque comédien. J’ai cherché longtemps cette version du Petit Prince jusqu’à la retrouver il y a quatre ans, chez Jean, un DJ ingénieur du son, qui me l’a offerte après un enregistrement.

Car Le Petit Prince avec Trintignant est le plus fort de tous mes souvenirs d’enfance. J’ai passé des heures à l’écouter sans comprendre ce qui arrivait à la fin. Quand je suis rentré avec à la maison, je leur ai dit : « Venez, j’ai quelque chose à vous faire écouter ». On s’est assis, tous les trois et Trintignant a commencé à réciter le texte. La voix de l’enfant, celle de la rose, le renard, le vaniteux et bien sûr le buveur, tout s’est remis en ordre. Et bien sûr j’avais la gorge serrée tandis qu’elles découvraient ce que je sais maintenant que je suis devenu grand.

Récemment, je suis entré dans une boutique de vieux disques et j'ai trouvé l'édition d'origine que je me suis empressé d'acheter. Je suis intarrissable sur cet enregistrement. j'ai rencontré la voix de l'enfant il y a trois ans. Eric Damain, prodige de jeune comédien, fils d'ouvrier Renault qui à la fin des année 60 incarnera Jacquou le Corquant puis le Petit Prince, en 1971, avec Trintignant. Trintignant qui vient de perdre un premier enfant pendant un tournage à Rome. Eric Damain la soixantaine quand je le recontre au Furmoir, à Paris, près du Louvre. C'est un 14 février, jour de Saint-Valentin. Je suis en avance, j'ai oublié un carnet dans ma voiture, je repars. Quand je reviens, les tables du resto sont chacune ornée d'une rose, couchée en travers du couvert déjà dressé. Eric Damain arrive, il prend la rose, incrédule, il s'assied.

On parle de cet enregistrement, une heure ou deux. Ses souvenirs sont vagues, il a du mal à se rappeler le lieu, le studio, encore moins le nom des comédiens. Ils sont au revers de la pochette du disque que j'ai acheté. Les deux tiers sont morts. C'est curieux, ces voix merveilleuses dans le disque et ces comédiens morts. J'ai quitté Eric Damain (après l'avoir pris en photo) en prenant la rose qui est encore sur ma cheminée . J'ai mis le disque derrière.

J'ai par la suite fait des pieds et des mains pour rencontrer Trintignant, qu'il me parle de ce disque, de l'enregistrement. Son attachée de presse m'a fait dire qu'il ne se souvenait de rien, qu'il détestait Saint-Exupéry, que ce n'était pas à Paris, mais à Bruxelles. Un jour, plus tard encore, j'ai appelé l'accadémie Charles Cros qui récompense chaque année depuis des dizaines d'années un enregistrement particulièrement réussi. Le Petit Prince avec Trintignant et Damain a été primé en 1971 mais bien sûr, personne ne s'en souvient vraiment à l'accédémie Charles Cros. C'est à peu près tout. Je dois être le seul à en savoir autant sur ce disque, son enregistrement, ses comédiens. Ca ne m'avance pas à grand chose.

L'histoire de cet enregistrement

Enfant, je ne comprenais pas comment le Petit Prince quittait le désert. Je ne comprenais pas pourquoi il se servait du serpent pour partir. On apprend à écouter à tout âge. On écoute ce que l’on veut bien entendre, ce qui nous semble concevable, acceptable, imaginable. Je ne suis pas sûr que mes filles aient compris pourquoi le Petit Prince tombe sans bruit, un soir, dans le désert. Car elles sont encore petites.Et tandis qu’elles écoutaient sur le divan une histoire qui se terminait, j’en entendais une autre. Cette version là du Petit Prince, je ne pourrai pas la leur raconter. Ce sont-elles qui se l’écriront. J’aimerais enfin pouvoir dire un jour à Trintignant, sans le vexer, bien sûr, combien sa voix a compté plus que tous ses films dans mon désir de dire et de lire les mots.

Et bien entendu, il ne comprendrait pas car finalement, il n’y a rien à comprendre.