Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

L'art d'être discret

Et si en temps de crise le meilleur moyen de passer entre les gouttes était de se faire le moins remarquer possible ? Eloge de l’anonymat en entreprise.

Il y a quelques semaines je suis entré dans le bureau d’un publicitaire. Ses étagères, sa table basse, ses murs étaient couverts de trophées et de prix gagnés à l’occasion de campagnes. Sans aucun doute, cet homme à la quarantaine rugissante voulait marquer sa trace comme un Napoléon de la nouille et de la sauce ketchup. Aurait-il pu dresser un arc de triomphe ou une obélisque dans son couloir qu’il l’aurait fait.Cette façon d’imposer sa trace, de vouloir marquer son territoire voire son époque est épuisante. Pour l’intéressé comme pour l’entourage. Le grand art de nos jours serait sans doute de savoir se faire oublier et même de passer inaperçu.

Ne pas être traçable est de nos jours une sorte d’élégance professionnelle alors que l’expression Track record a remplacé le mot CV et impose de justifier de tous ses états de service (quelle horreur !). Prenez cet autre collègue croisé depuis 5 ans dans l’escalier. Sourire poli, costume anglais à la coupe impeccable, vous ignorez son nom, sa fonction et jusqu’au son de sa voix. Un jour vous apprendrez que ce passe-muraille est le DGA et qu’il a traversé toutes les époques. On vous dira de lui qu’il est passé entre les gouttes ! Voilà, la clé du succès en période de crise ! La transparence quand d’autres passent leur temps à vouloir se faire remarquer.

Et cette femme, qu’on dit avoir l’oreille du PDG ? Gourou de haut niveau dont on tape le nom dans Google. Rien. Pas un Facebook, pas un Copain d’avant, pas un site, rien ! Empreinte numérique nulle, c’est le comble du mystère professionnel. Est-elle une hallucination ? Un mirage. Intéressante parce qu’inexistante !

Ne laisser aucune trace, c’est aussi savoir se taire. Les réunions professionnelles sont désormais farcies de types qui se prennent pour Steve Jobs avec leurs Powerpoint et leur Keynote. Ils sont déjà ringards avec leurs rêves de stand-up. Le vrai chic, c’est le silence, surtout pas de vague ! Se taire si insolemment que l’auditoire espère désespérément un mot de vous. Certains patrons l’ont bien compris : ils sont si taiseux qu’ils font oublier aux collaborateurs qu’ils sont incompétents.

Mais alors, le personal branding ? Oubliez ces âneries sur l’art de tirer la couverture à soi. Exister et vouloir se rendre visible comme le dise les coachs et les livres de management est la pire des erreurs. D’abord parce qu’être visible c’est être visé, jalousé et pire ! Etre visible c’est être promu. Je connais une entreprise dont les chefs changent tous les 18 mois. Dès qu’ils sont en première ligne ils meurent en moins d’un an d’un coup de fusil.

Ce n’est pas pour rien qu’on parle souvent de « l’éternel second ». C’est justement parce que les seconds sont éternels qu’ils résistent mieux que les jeunes premiers. Rester dans l’ombre, se faire discret quand vient l’heure des discours, se confondre avec le papier peint est une arme de défense passive d’une réelle efficacité. On résiste aux modes, aux plans sociaux et à la mode des plans sociaux...

L’affaire de la NSA est un avertissement : pas d’email compromettant, pas de visite furtive sur des sites pornos, pas de note stratégique avec entête (utilisez la méthode de la note blanche façon RG), pas de tweet incendiaire pour faire de la lèche au patron ou d’états d’âme sur Facebook. Ne pas signer, ne pas mailer pour un oui pour un nom. Vous êtes un crocodile dans la marre et vous attendez. Tel une taupe, demeurez l’agent dormant du Comex. Prenez donc exemple sur Fillon. 5 années durant il n’a pas bougé. C’est Sarkozy qui à la fin a perdu à force de cri et de gesticulation.

Groucho Marx disait avec humour « La discrétion est ma devise. Je ne dis jamais rien. Même sur ma carte de visite, il n'y a rien d'écrit. » D’une certaine façon, il faut prendre exemple sur lui comme sur ces photos d’identité qui ornent les photomatons : ni expression marquée, ni couleur vive, ni cravate fluo. Observez également la nature, si le caméléon change de couleur, ce n'est pas par coquetterie, c'est par instinct de conservation. Dans l'open-space, celui qui veut sortir du lot pourrait bien sortir tout court.

Eh puis les temps ont changé. Au show off, au bling bling, au quart d’heure de notoriété, à la com’permanente succède un besoin de silence, d’authenticité et de réserve. Taisez-vous, cachez-vous, abstenez-vous, l’époque n’en peut plus des divas, des crâneurs, des name droppers. Travaillons heureux, bossons en sourdine.

Alors, plus vous serez pâle, anonyme, effacé, transparent, humble, modeste, retenu, sobre, plus vous valoriserez implacablement, inexorablement, efficacement, silencieusement le seul indicateur de réussite qui vaille aux yeux des autres… Vos résultats.

Je dédie cette chronique (parue dans le GQ n°71) à mon amie Dorothée qui n'a pas de téléphone portable.