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Pourquoi les écrans vont disparaitre

Cet hiver, j'ai discuté avec le patron des pages débats du Figaro et il m'a proposé de défendre une idée saugrenue. Une sorte de pari un peu fou, celui de la disparition des écrans. Voilà en substance ce que j'ai publié dans le Figaro qui n'a pas mis le papier en ligne conformément à sa politique éditoriale sur ces pages débats. J'ai attendu quelques semaines, et voilà donc, ce texte qui défend cette idée d'une disparition quasi annoncée des écrans. Je vous laisse me donner tort évidemment.

Depuis l’enfance et jusqu’à aujourd’hui, j’ai vu peu à peu les écrans maigrir, s’affiner, s’effacer. Le film de cette disparition, d’abord en noir et blanc, ensuite en couleur et enfin en relief se projette ainsi sur l’écran noir de nos nuits blanches comme le chantait Claude Nougaro qui n’avait pas besoin d’écran pour voir et concevoir.

En 1975, la télévision pèse 25 kilos, son tube cathodique a une épaisseur d’environ 30 centimètres. Le père de famille est le chef de la télévision. C’est lui qui la règle. A cette époque les enfants jouent au Télécran, un bel appareil rouge avec deux gros boutons dorés. Les parents font des soirées diapo et les voisins ont un projecteur de films Super 8. En 1989, la télévision couleur familiale pèse aussi lourd qu’avant mais l’écran n’est plus bombé, il est plat. L’ado a une calculette pour faire ses devoirs, il n’est pas peu fier : ses parents ont acheté un magnétoscope. En 1995, la télévision pèse encore très lourd mais l’écran a des coins carrés et une largeur 16/9e qui fait la fierté du constructeur. J’achète un lecteur de DVD et un des premiers téléphones Bouygues (un demi-kilo sur la balance) dont l’écran ne sert encore à rien. En 2001, l’écran LCD ou Plasma de la télévision est plat comme la Belgique. En 2005 je me rue sur le premier d’une série de 4 iphones. Cette année, la tentation est grande encore de changer de téléviseur géant.

Aujourd’hui l’écran n’est plus dans la pièce principale de la maison. Il s’est démultiplié, il est dans toutes les pièces et le père de famille de quarante ans ne peut plus rien contre la fin de ce monopole. Ce sont ses enfants qui règlent les appareils et rien de sert de courir derrière pour les en empêcher.

L’écran donc est devenu le prolongement du bras de l’individu moderne et solitaire. En quelques décennies les constructeurs n’ont eu qu’une obsession : le diminuer physiquement. En l’intégrant d’abord dans le paysage comme un élément discret, comme une sorte de papier peint animé et coloré dans les aéroport, les boutiques de luxe, les sièges sociaux, en le réduisant ensuite en volume, en taille, en épaisseur dans l’intimité de nos vies.

De ce point de vue, le cinéma guide encore le crayon des designers et les projets des ingénieurs. Déjà la Guerre des étoiles remplaçait les écrans par des projections holographiques de la princesse Leia. Dans Minority Report, le chef d’œuvre de Spielberg, Tom Cruise, jouait avec des écrans virtuels et son corps en extension dans l’espace convoquait des indices sur un écran invisible. Aujourd’hui la plupart des films de science-fiction montrent des savants travaillant l’ADN et les molécules de leurs monstres au moyen d’images en 3D.

Le fantasme absolu du consommateur c’est donc l’image sans l’appareil. Plus qu’un caprice c’est un rêve technologique et industriel dont on peut caresser l’espoir au vu des progrès du stockage de la mémoire, de la miniaturisation et du design. Les Google Glass « lunettes intelligentes » poursuivent ce même objet : faire disparaître l’écran grâce à la réalité augmentée.

Cette fin de l’écran s’inscrit dans le prolongement de la disparition du livre, plus globalement dans la fusion des supports de lecture, d’écoute et de visionnage. Cette fusion des fonctions et des matières en une image commandée à volonté est comme un trou noir qui avalerait toutes les technologies. Et c’est bien cela qui est à l’œuvre dans la suprématie de la tablette comme prolongement de l’œil, du corps et du cerveau humain.

La tablette tactile fut il y a 5 ans une première réponse à ce désir d’un contact immédiat, corporel et surnaturel avec l’image. L’image de la tablette répond au doigt et à l’œil comme par magie donc. Elle supprime le stylo et le doigt mouillé qui tourne la page de papier. Elle fait de l’utilisateur une sorte de mage de la représentation.

La prochaine étape, on peut le parier, sera la convocation de l’image sans le truchement de l’appareil. Ici l’écran brillera par son absence et c’est exactement ce qu’on attend de lui. Y penser, claquer des doigts, parler et faire apparaître ce que l’on veut, le dicter, l’envoyer, bref être obéi par l’image comme Aladin par le génie de la lampe. On peut appeler ça, au choix, un souhait de conte de fée, un rêve éveillé, une hallucination ou un cauchemar, cela ne changera rien : les fabricants sont déjà sur le coup.