Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le juif errant est arrivé dans mon hamac

Cet été alors que je paressais en Corse, ma femme, une japonaise mutique et attentive à mes besoins, m’apporta sur un plateau, un mail imprimé et un de ces rafraichissements des îles dont les noirs ont le secret. C’était un mail qui me proposait de collaborer à un ouvrage collectif sur les préjugés racistes dans l’information et les médias.

Le mail disait ceci.

« L’objectif de cet ouvrage collectif est d’aider les acteurs de l’information à décrypter les préjugés racistes, ainsi que ceux qui touchent d’autres groupes minoritaires, qu’ils véhiculent de manière consciente ou inconsciente. Afin de conseiller au mieux ces professionnels, nous avons choisi une approche humoristique et décalée. »

J’avalai un verre de mon cocktail et autorisai mon épouse à rejoindre la cuisine d’un petit pas saccadé pour offrir un verre d’eau au Polonais qui bosse comme un Turc sur les peintures que je suis en train de refaire au second étage de notre villa.

Je poursuivis ma lecture du mail.

« Sous couvert de légèreté et loin des discours moralisateurs et culpabilisants, l'humour est l’un des leviers les plus efficaces pour repérer et déconstruire des préjugés dont nous pouvons tous être porteurs ».

J’interrompis ma lecture, dérangé par un couple de gays, hystériques et grecs, vociférant les termes d’une scène de ménage qui se déroulait, hélas en plein air, mais surtout dans la location d’à côté. Le silence revenus, j’abandonnai une seconde le mail et me posai cette question.

Etait-il possible que moi, j’ai des préjugés racistes ? Je cherchai dans ma longue production éditoriale et littéraire un dérapage, une ânerie prononcée même sans le savoir et revins bredouille après cet tentative d’examen critique.

Je me posai alors une deuxième question. Etait-il possible que mes collègues journalistes aient des préjugés racistes ? Avec une profession qui vote à gauche à 70 %, cela m’aurait étonné. Je ne veux pas dire que les gens de droite sont racistes car j’ai horreur des généralités et j’ai de bons amis UDF mais tout de même ! On les connaît…

Avec une conscience de bénédictin et la précision d’un Suisse, j’essayai néanmoins de me souvenir d’un reportage où j’aurais entendu ou lu « sale arabe » ou encore « C’est encore ces voleurs de poules de Roms qui ont fait le coup » ou même « Il y a trop de juifs dans les médias » ou encore « Cette présentatrice est tout de même un peu grasse ». De ces dérapages, je ne trouvai trace ni dans la presse traditionnelle ni la PQR. Je n’identifiai de mémoire qu’une pauvre une anticapitaliste de Libération intitulée « Casse-toi riche con » même pas suivie d’un « La France aux Français ».

Je poursuivis en conséquence la lecture de ce mail.

« C’est tout naturellement que nous avons pensé à vous, en raison de votre engagement constant et nécessaire dans le débat public sur les représentations médiatiques et en faveur du pluralisme et du respect de la diversité. Nous souhaitons vous proposer d'écrire un texte sur le traitement médiatique des juifs. »

« Le traitement médiatique des juifs ? »

Je sursautai, à supposer qu’on puisse sursauter dans un hamac.

On aurait pu me demander à moi David Etienne Gabriel Abiker né à Suresnes un 11 février 1979 de faire un texte sur le traitement médiatique des femmes, des asiatiques, des noirs, des est-européens, des turcs, des handicapés, des Polonais, des gays, que sais-je encore, des provinciaux (les malheureux), mais non ! On me demandait de m’occuper des pages juives du recueil.

Je me demandai alors « Mais à qui ont-il pu confier les pages jaunes ? ».

« Le traitement médiatique des juifs ? » Ben ça alors.

Pourquoi moi ? Pourquoi moi qui m’appelle Abiker (en verlan « Ker Abi », du breton « à la maison ») m’inviter à rédiger le chapitre casher de cet ouvrage altruiste voué à la paix entre les peuples et à la diffusion de la tolérance dans les rédactions ?

Car je ne suis pas juif, Salomon. Non !

Je ne suis même pas journaliste juif.

Je n’ai du reste rien contre mon père, mais je ne suis pas juif si on suit les règles.

Je tiens d’ailleurs à la disposition des lecteurs qui font du fact checking une photo de ma mère faisant sa première communion et de moi mangeant des rillettes de porc aux crevettes trempées dans du lait (avec la femme de mon prochain) un vendredi soir.

C’est dire.

Alors est-il possible que l’équipe éditoriale en charge du livre prophylactique envisagé se soit tendu un tel piège !? Demander au journaliste ayant un « nom à consonance » de s’occuper des pages séfarades d’un manuel de savoir-écrire-correct journalistique ! Voilà qui reviendrait à donner le secrétariat aux droits des femmes noires à une femme de peau noire de souche de bois d’ébène ! Mazette.

Ou le ministère des Télécom à Nabilla.

Allo, quoi !

Je continuai pour me remettre de cette émotion la lecture du mail car je l’estimai, malgré cette maladresse, tout plein de belles et bonnes intentions.

« Le but de cette publication n’est pas de clouer au pilori certains journalistes ni de susciter une polémique stérile, mais bien d’impulser une critique constructive et incisive, en pointant les anomalies, inexactitudes ou autres clichés observés. »

Je compris avec ce dernier paragraphe qu’il s’agissait pour moi de rejoindre une amicale police du style. Une police de proximité, certes, une police désarmée bien évidemment, mais une police vigilante quand même.

Ok me dis-je ! J’aime servir…

J’essayai alors de me rappeler le nom de journalistes « cloués au pilori » pour avoir maladroitement maniés les poncifs communautaires, raciaux ou antisémites.

J’entrevoyais quelques dérapages cathodiques, une ou deux vidéos sur internet, quelques tweets pourris, pas grand chose, donc.

En me grattant la tête, cependant me revinrent ces reportages marronniers du 20h sur l’Aïd, aux images de thé à la menthe en banlieue, à ces jeunes avec des sweats à capuches chantant du rap, aux prières de rue buzzée sur internet par le parti d’extrême droite ou encore à ces culs de jattes seulement interviewés dans les 20 heures sur le handicap mais jamais sur le poids du cartable ou le prix de l’essence.

Je pensai aussi à mes amis les Versaillais et les Vendéens dont les polos et serre-têtes permirent tant de raccourcis au moment de stigmatiser les opposants au mariage pour tous. Je revis, à l’opposé, les efforts de normalisation de la communauté gay par mes confrères quand il s’agit d’expliquer que s’opposer à la réforme relevait d’une forme d’hérésie sexiste, homophobe etc.

Disant cela, j’observai ma femme en train de repriser mes chaussettes, mon fils jouer avec le fusil à pompe en plastique que je lui avait offert à Noël et ma fille rejouer avec sa Barbie 110 C et son Ken blond aux yeux bleus une scène hot mais hétéro de Gorge profonde (qu’elle n’a pas vu, du reste). Dans le fond du jardin, mon picciniste corse dormait à poings fermés se refusant d’exécuter les travaux de jardinage pour lesquels je le paie grassement pour éviter que son cousin ne fasse exploser ma maison une fois venue la basse saison.

Je relus le mail, passai quelques coups de fil en métropole (en France, je veux dire à Paris) et fouillai dans ma bibliothèque.

J’y trouvai ce que je cherchai.

J’y trouvai un texte d’Albert Londres.

Croyez, moi ça fait des années que j’entends parler d’Albert Londres mais je n’avais jamais lu un de ses livres. Car jusque là, généralement, quand j’entendais parler d’Albert Londres, il s’agissait le plus souvent de donner des leçons de journalisme plutôt que d’en faire. D’ailleurs, je me suis toujours méfié de ceux qui maniaient l’Albert Londres comme d’autres menacent d’appeler le père fouettard…

Pourtant, je décidai cette après-midi doux d’août d’ouvrir (oui je sais ça fait 3 dou mais je m’en fous) ce livre d’Albert Londres publié en 1930 : « Le juif errant est arrivé ». Albert Londres (qui n’est en aucun cas de la famille de Jack London) y décrit la communauté juive européenne de ces années grises d’entre les deux guerres, ses ghettos, ses habitudes, ses moeurs, sa pauvreté, sa solidarité et son arrivée progressive en Palestine avant la deuxième guerre mondiale.

Evidemment, il n’y a pas encore eu la Shoah, autrement dit quand, à l’époque on prononce le mot juif (à la façon de Louis de Funès dans Rabbi Jacob) on n’a pas en tête les images des camps d’extermination et dans le cœur toute cette culpabilité européenne et ces milliers de points Godwin.

A l’époque quand on regarde un juif, on regarde un juif. On a bien quelques a priori un peu cracra. Mais bon, l’antisémitisme ne dérange pas grand monde même après l’affaire Dreyfus. Albert Londres, lui, va un peu au-delà de ce que pense à l’époque la ménagère de moins de 50 ans ou le nationaliste qui a trop lu Charles Mauras, il pense différemment.

Il pense et il écrit différemment car il est curieux.

Donc, je commence l’Arrivée du juif errant dans mon hamac, ce livre du Saint-Patron des journalistes, Albert Londres et je tombe sur cette description du juif des années 30, une description toute en couleurs, en pittoresque, une description romanesque, presque balzacienne, en vérité, une vraie description de juif, tellement imagée, tellement détaillée, tellement ciselée qu’on dirait une peinture à lire.

Lisez donc amis, car des textes comme celui-là qui décrivent un misérable apatride, un vagabond, un vieux croyant mal fagoté, qu’il soit juif, musulman, seul, isolé, discriminé, regardé de travers ou tout simplement loin de chez lui vous n’en lirez pas souvent.

Alors profitez...

Soudain, tandis que je pensais à tous ces smokings pliés et ambulants qui rentraient en Angleterre, un personnage extravagant surgit parmi ces bagages.

Il n’avait de blanc que ses chaussettes ; le reste de lui-même était tout noir. Son chapeau, au temps du bel âge de son feutre, avait dû être dur ; maintenant, il était plutôt mou. Ce galurin représentait cependant l’unique objet européen de cette garde-robe. Une longue lévite déboutonnée et remplissant l’office de pardessus laissait entrevoir une seconde lévite un peu verte que serrait à la taille un cordon fatigué. L’individu portait une folle barbe, mais le clou, c’était deux papillotes de cheveux qui, s’échappant de son fameux chapeau, pendaient, soigneusement frisées, à la hauteur de ses oreilles.

Les Anglais, en champions du rasoir, le regardaient avec effarement. Lui, allait, venait, bien au-dessus de la mêlée. C’était un Juif.

Décrire la différence, décrire la différence de couleur, de texture, d’allure, d’odeur (car un peu plus loin, Albert Londres explique que les juifs ont dans leurs quartiers de Londres une odeur particulière), décrire ce qu’on voit et non ce que l’on voudrait voir pour ne gêner personne. Voilà ce que je lis dans cet extrait, voilà ce qu’on lit, entre autres, dans Le Juif errant est arrivé.

Voilà une peinture qui n’invente pas le bien pour se faire plaisir. Voilà un texte où la littérature vient au secours de la réalité et de l’humanité.

Albert Londres n’avait pas peur d’écrire sur son prochain parce qu’il en était curieux, Albert Londres n’avait pas peur de dire à quoi ressemblait ce vieux juif car il n’avait pas sur les épaules un demi siècle et plus de culpabilité occidentale.

Alors, pour répondre à la commande de ce mail stimulant dans son cahier des charges, touchant dans ses ambitions nobles et confraternelles, je n’ai qu’un seul et unique conseil à prodiguer à mes frères et soeurs humains, journalistes en herbes, qu’ils soient bourrés de préjugés ou pas.

Regardez les hommes et les femmes tels qu’ils sont. Peignez-les avec charité, avec amour, avec un amour chrétien, juif, laïc, musulman, tout ce que vous voulez. Utilisez tous les clichés littéraires que vous voulez pour peindre cette différence ! Utilisez le mot race si bon vous semble, mettez-y comme Albert Londres de la couleur, du noir et blanc, des allusions pittoresques, mais par pitié prenez le risque de décrire, prenez le risque d’écrire, appelez un chat un chat, et un chat du rabbin un chat du rabbin.

N’écrivez pas en songeant aux ribambelles d’associations qui ont fait leur métier de judiciariser le débat public et de relire vos papiers, un code pénal dans une main et un sifflet dans l’autre.

Ne vous gênez pas. Décrivez la vie, les différences, les inégalités, le fracas du monde, la misère avec de vrais mots trempés dans la vie et les émotions. Faites-le sans peur, mais faites-le de bon cœur, avec de bonnes intentions et avec ce qu’on appelle de l’empathie anthropologique pour votre sujet et non pas de la compassion politique.

Je préfère un cliché magnifiquement utilisé pour décrire un homme, une femme, un noir, un juif, un martien, je préfère cela 100 fois pour faire son portrait, plutôt que le respect des directives de la police du style.

Précis à l'usage des journalistes qui veulent écrire sur les noirs, les musulmans, les asiatiques, les roms... Institut Panos , renseignements sur cet ouvrage auquel j'ai contribué dans le PDF ci-dessous.

Plus d'info sur ce Précis dans les articles ci-dessous parus respectivement dans...

20 Minutes

Le Huffington Post

Ci-dessous, les illustrations de Rakidd, graphiste qui a participé à la mise en images de ce Précis rigolo. Découvrez le travail de @Rakidd, que j'ai rencontré sur Twitter sur son site Les gribouillages de Rakidd.

Le juif errant est arrivé dans mon hamacLe juif errant est arrivé dans mon hamacLe juif errant est arrivé dans mon hamac